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université de marbourg

  • L'ami silencieux

    Premier jour de juillet. Dans Arts Libre, Hubert Heyrendt signe un très bel article sur Silent Friend, film de la réalisatrice hongroise Ildiko Enyedi : « Sublime fable écologique », trois étoiles. Aussitôt lu, aussitôt suivi d’une recherche : on le joue dans le cinéma de mon enfance, à 17h25, jy serai.

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    Un film « en apesanteur », avais-je lu, et c’est bien la sensation que provoque ce long-métrage qui fascine durant près de deux heures trente. Il s’ouvre sur un premier protagoniste, le professeur Wong, venu de Hong Kong à l’université de Marbourg, « petite ville médiévale du centre de l’Allemagne », pour expliquer ses recherches en neurobiologie. Le cerveau d’un bébé ne fonctionne pas comme celui d’un adulte, une différence qu’il illustre devant l’auditoire d’une manière très originale.

    Alors que l’attention de l’adulte se focalise sur quelque chose de précis, celle du bébé est très fluide. Le scientifique – joué par Tony Leung Chiu-wai, d’une remarquable présence – l’a constaté à l’aide de bonnets d’électrodes dont le signal est converti en ondes colorées sur l’écran. Cette même imagerie servira à étudier et montrer comment un arbre réagit à un stimulus. En particulier le véritable héros du film : un majestueux ginkgo biloba planté en 1832 dans le jardin botanique de l’université de Marbourg.

    « Tous les personnages humains de ce film sont des êtres solitaires. Pour une raison ou une autre, ce sont des outsiders. On ne peut pas imaginer outsider plus parfait que le ginkgo biloba » (Ildiko Enyedi, LLB) L’arbre relie trois histoires : en 2020, le séjour du professeur Wong qui se retrouve confiné dans cette université à cause de l’épidémie de Covid ; en 1908, l’arrivée de Grete, la première étudiante à y être admise ; en 1972, au milieu de l’agitation politique, l’amour d’un étudiant, Hannes, pour une étudiante qui expérimente la communication des plantes sur un géranium à la fenêtre de sa chambre.

    Le passage d’une période à l’autre, au fil des séquences, est toujours très doux ; le jardin et le fameux ginkgo assurent les transitions. L’arbre est omniprésent, un géant par rapport aux humains, qu’on admire de près ou de loin, à travers les grandes baies vitrées de l’université. Rien d’extérieur n’alourdit le film ; l’action, les dialogues se déroulent sans commentaire. Les masques portés à l’université suffisent, par exemple, pour indiquer les circonstances.

    A son examen d’entrée à l’université, Grete fait face à quelques professeurs goguenards, d’une misogynie flagrante, qui l’interrogent sur Carl von Linné. Les questions qui lui sont posées visent à la mettre mal à l’aise autant qu’à vérifier ses connaissances, je ne vous en dis pas plus. Une séquence sidérante. Elle est la seule des candidates à être admise et on la retrouvera dans le jardin sur un banc, près du ginkgo. Luna Wedler a reçu pour ce rôle le prix Marcello Mastroianni du meilleur jeune espoir à la Mostra de Venise.

    L’histoire de Grete, en noir et blanc, illustre les préjugés de l’époque et montre son audace dans la vie, sa curiosité scientifique pour les plantes et aussi, grâce à une petite annonce, son intérêt pour la photographie. L’histoire de Hannes, dans les années septante, est très différente. A priori les plantes ne lui disent rien, à ce garçon qui vient de la campagne, mais le travail de Gundula dans le jardin où il aime s’allonger pour lire l’intrigue et finit par l’intéresser.

    Silent friend est un film sublime sur l’observation de la nature, avec de gros plans sur les végétaux, le tronc du ginkgo, des vues nocturnes, des jeux magnifiques d’ombres et de lumières, des angles de vue inédits. La plupart des séquences tournent autour de la communication, que les personnages parlent ou se taisent. Le professeur Wong a parfois besoin d’un traducteur.

    Le jardin vit à son rythme : on entend les oiseaux, on croise le regard d’un grand-duc dans le ginkgo, d’un renard dans la nuit. La végétation aussi est sensible, c’est ce que montre le film, à ce qui se passe dans son environnement, à la présence humaine. Ildiko Enyedi a nourri son film de recherches en neurosciences et en botanique (La vie secrète des arbres), de références littéraires (Goethe, Rilke), des travaux photographiques de Karl Blossfeldt sur les formes et structures végétales.

    Silent friend prend le temps de nous faire ressentir la beauté, la lenteur et le silence – un bonheur dans notre époque hyperactive. Ce film original et poétique nous rend si sensible à la présence du vieux ginkgo biloba de Marbourg que je me suis surprise, en sortant du cinéma, à faire le vœu que le jeune ginkgo qui grandit dans un bac en bois sur la terrasse trouve un jour la pleine terre d’un jardin pour s’y épanouir et vivre une longue vie d’arbre. Ne manquez pas ce rendez-vous avec « L’ami silencieux », un film de toute beauté.