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  • Retard sonore

    « J’ai rebroussé chemin. Je n’entrerais plus au lycée. Je n’étais pas enseignante. J’étais pianiste. Je ne devais pas transmettre des règles arbitraires, je devais diffuser des évidences sonores. Il me fallait trouver un clavier, quel qu’il fût, dans une académie ou un salon, avant qu’il ne fût trop tard, que les démons qui avaient recueilli ma promesse ne revinssent me traquer, m’infliger les punitions prescrites, cette chaîne de punitions qui ne ferait que croître, vers les pires châtiments, si je n’en rompais pas le cours, si je ne récupérais pas dignement le retard sonore que j’avais accumulé depuis mes vingt-deux ans, âge où la promesse eût dû être accomplie, âge où j’eusse dû interpréter de deuxième concerto de Prokofiev, qui m’avait à présent quittée, mais que je retrouverais, parce qu’il avait été ma vie, parce qu’il devait être ma vie, parce que je ne pouvais, sur cette terre, n’adhérer qu’à lui. »

     

    Marie Delos, L'immédiat  

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  • Dans la fièvre

    Après un préambule abrupt – « contre la trace », « contre la folie » –, Marie Delos (née à Namur en 1977) place son premier roman, L’immédiat (Seuil, 2009), sous le signe de la musique : « Je suis arrivée à Séville avec Prokofiev dans les tempes. » S’il y a bien quelque chose dont le récit ne manque pas, c’est de rythme.

    « J’ai beaucoup marché en musique, je me suis perdue pour laisser l’air jaune me brûler les bras. La lumière devenait verticale et j’étais obsédée par Prokofiev, dont le deuxième concerto retentissait en boucle dans mes écouteurs. » L’installation dans un appartement, un « attique (…) flanqué d’une immense terrasse », les déplacements dans Séville pour donner des cours de français langue étrangère, tout se met vite en place, en cadence. 

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    « Et puisque je n’étais pas pianiste, je fus prof. » Anne pour ses collègues, Mlle T. pour ses élèves, n’a pas quitté la Belgique par vocation. « Une telle tâche, neuf ans plus tôt, lorsque j’avais choisi d’étudier les lettres pour la grandeur intransitive de la littérature, n’eût suscité en moi que du dédain et de la honte. » Toujours sous tension, elle se met sur la défensive quand sa collègue Imma, un jour,  l’interroge sur ce qu’elle écoute. Ulcérée par son insistance – « de la musique classique » ne suffit pas à sa curiosité , Anne n’ose lui refuser de prendre son lecteur. Rien n’est pire pour elle que d’entendre Imma, qui a reconnu le morceau, déclarer qu’elle prend des cours de piano depuis dix ans et qu’elle a des doigts de pianiste, comme son grand-père.

     

    Intuitivement, Anne sait qu’Imma ne peut être pianiste, au sens élevé qu’elle donne à ce terme, mais elle est néanmoins mordue de jalousie. Alors elle s’enfuit, marche et marche encore, envahie par la tristesse. Elle reconnaît le désir de mort qu’elle a déjà ressenti, enfant, quand ses parents l’emmenaient à Annevoie et l’obligeaient à « aller
    à l’étang »
    , son cauchemar. La voilà qui replonge.

     

    Anne renonce alors au lycée, évite Imma. L’obsession de se procurer un clavier, des partitions de Prokofiev, l’accapare tout entière, au point qu’elle refuse d’ouvrir sa porte à l’intrus qui a loué la deuxième chambre de l’appartement au propriétaire. Comme elle n’arrive pas à se débarrasser de lui, elle finit par prétendre qu’il s’agit d’une erreur, qu’elle a de la famille à loger. « Va au diable, bourgeoise ! », lâche-t-il avant de partir et elle s’écroule de honte, aussitôt après décidée à le retrouver dans Séville, ce qui lui semble maintenant une absolue nécessité. Des rues, des places, et puis, sur un pont, elle l’aperçoit. Anne le ramène, le saoule de paroles, elle, la taiseuse, dans une connivence immédiate.

     

    Horacio, qui est Colombien, arrive de Barcelone. Il est étudiant en Sciences Po. Lorsqu’il interroge Anne sur ses activités, elle tait l’enseignement qu’elle a abandonné pour le seul travail qui lui importe – « le deuxième concerto de Prokofiev était le sauf-conduit grâce auquel je pouvais traverser la vie sans honte et sans haine. » Elle dit écrire « une sorte de récit », le regarde installer ses affaires. Lui est à la recherche d’une fille, une gitane à qui il a proposé le mariage, mais qui est rentrée chez elle à Séville. Horacio s’étonne qu’Anne ne soit là que pour écrire, mais il a « l’élégance » de ne pas lui en demander davantage et elle lui en est infiniment reconnaissante.

     

    L’histoire d’Anne à Séville, retranscrivant la partition introuvable, se fabriquant un clavier en carton pour s’exercer en secret, l’histoire d’Horacio qui retrouve sa gitane au moment même où Anne semble tomber amoureuse de lui, les retrouvailles avec Imma qui va offrir à sa collègue de la loger chez elle, toute l’intrigue se poursuit dans la fièvre. Anne fuit ses juges – ceux de sa conscience ? Le rêve musical, la difficulté à se dire – elle se réfugie dans la fumée d’une cigarette plutôt que de prendre part aux conversations –, une culpabilité exacerbée la consument nuit et jour. Quand elle retrouve, grâce à sa collègue, quelques cours à donner, elle souffre encore devant les élèves à « affronter leurs visages clos, leurs regards méprisants et leurs jugements silencieux. »

     

    La langue de Marie Delos est forte, véhémente, racée. Le caractère de son héroïne qu’elle pousse « jusqu’à la gloire et jusqu’à la ruine » est d’une grande violence intérieure. On n’est pas sûre de l’avoir toujours comprise, mais on a marché dans ses pas brûlants et entendu un peu de la musique de son âme.