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Récits - Page 3

  • Au diable

    « La tourmente sifflait comme une sorcière, hurlait, crachotait, s’esclaffait, tout avait disparu au diable et je ressentais un froid bien connu dans la région du plexus solaire à la pensée que nous perdrions notre chemin dans ces sataniques  ténèbres tourbillonnantes et que nous y passerions tous, Pelagueïa Ivanovna, le cocher, les chevaux et moi. »

    Boulgakov, L’œil volatilisé in Carnets d’un jeune médecin

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  • Docteur Boulgakov

    Le volume de La Garde blanche dans La Pléiade permet de découvrir Boulgakov sous de multiples facettes et c’est passionnant. Les Carnets d’un jeune médecin, des récits publiés séparément de 1925 à 1926, s’inspirent de sa propre pratique à
    l’hôpital de Nikolskoïé (au sud-est de Saint-Pétersbourg, alors Petrograd))  pendant un an, de septembre 1916 à septembre 1917. Il ne s’agit pas pour autant d’une autobiographie, mais de récits littéraires nourris de son expérience personnelle, avec des emprunts aux Carnets d’un médecin de Veressaïev (1901).
     

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    Un jeune médecin réserviste mis à la disposition du gouvernement de Smolensk débarque à vingt-quatre ans dans un coin perdu dont il va diriger l’hôpital. Epouvanté à l’idée de devoir se lancer dans une opération compliquée, moins de deux mois après la fin de ses études, il doit pourtant s’occuper d’une fillette de trois ans qu’on lui amène, respirant mal depuis cinq jours, chez qui il diagnostique une diphtérie laryngée. Une trachéotomie s’impose, que la mère de la fillette mourante refuse d’abord puis accepte. Le jeune docteur se prépare avec des sueurs froides à pratiquer une intervention jamais réalisée. Il ouvre la gorge au bistouri, écarte les peaux, éponge un flot de sang noir. « De trachée-artère, pas la moindre trace. Ma plaie ne ressemblait à aucune gravure. » Et le voilà qui fourrage dans l’ouverture, taillade profondément, trouve la trachée, écarte, coupe et place la canule d’argent. L’enfant bleue, d’abord sans réaction, expulse « un jet de grumeaux infects » puis se met à respirer. Un an plus tard, la mère lui ramène la petite Lidka pour  le remercier. Entre-temps, la clientèle ne cesse d’augmenter, jusqu’à cent dix personnes par jour. C’est à la trachéotomie qu’il doit ce succès, lui explique la sage-femme infirmière. On raconte qu’il a posé chez la fillette une gorge en acier, les gens viennent exprès dans son village pour la voir. En même temps que la gloire, il a récolté le respect du personnel, subjugué par son sang-froid. (La Gorge en acier)

     

    « A qui n’a jamais parcouru en équipage les chemins de campagne perdus, je n’ai rien à raconter : de toute manière, il ne comprendrait pas. » Vingt-quatre heures pour parcourir quarante verstes (un peu plus de quarante kilomètres) ! « Adieu, et pour longtemps, théâtre Bolchoï tout de rouge et d’ors, Moscou, vitrines… ah ! adieu. » Les jambes raidies par le voyage, le jeune médecin qui songeait à se composer une attitude pour en imposer aux gens n’a plus besoin que d’une seule chose : du feu pour se réchauffer, un bon repas. Inquiet de devoir faire face à des situations difficiles, lui qui aurait préféré un poste de médecin en second, il cherche le sommeil, tempère ses angoisses – l’hôpital de Mourievo est bien équipé et son prédécesseur lui a laissé une bibliothèque bourrée de livres de médecine. Survient un paysan, nu-tête, « le regard dément ». Sa fille « s’est prise dans la teilleuse ». Sous un beau visage, le médecin découvre l’horreur : une jambe broyée à partir du genou, l’autre fracturée au-dessus de la cheville. Une seule chose à faire : l’amputer. « Pourquoi ne meurt-elle pas ?… Etonnant… oh ! ce que l’homme peut s’accrocher à la vie ! » L’os se détache. Poussé par une force inconnue, d’une voix qu’il ne se connaissait pas, il réclame du plâtre pour l’autre jambe. Deux mois et demi plus tard, le père et sa fille sur des béquilles lui rendent visite ; celle-ci lui baise la main, puis lui offre « une longue serviette blanche comme neige brodée d’un coq rouge tout simple ». Cette serviette ne le quittera plus. (La serviette au coq)

     

    Voilà le ton des Carnets d’un jeune médecin, où l’on découvre aussi des premières interventions obstétricales compliquées (Baptême de la version), l’ignorance dangereuse des patients qui ne respectent pas les doses prescrites (Ténèbres sur le pays d’Egypte), le fléau des maladies vénériennes (L’éruption étoilée), les erreurs de diagnostic (L’œil volatilisé) et le travail d’équipe. Les malades affluent à l’hôpital. Plus de temps pour soi. Miracle, un jour, on vient lui dire de ne pas se presser : il y a une tempête de neige, un vrai spectacle au-dehors : « Pas de ciel, de terre non plus. Cela virait et tourbillonnait en masses blanches, en biais, en travers, en long, en large, comme si le diable faisait des gamineries avec de la poudre dentifrice. » Tout le temps de prendre un bain, pour la première fois depuis un mois. Mais des coups à la porte l’obligent à en sortir : un jeune confrère l’appelle à l’aide pour soigner une jeune femme jetée hors d’un traîneau et gravement blessée. Deux heures et demie de route, une injection vaine, la fiancée du commis meurt. Malgré la tempête, le médecin veut alors rentrer coûte que coûte, ce qui leur prendra des heures à se perdre, à chercher le chemin, à tirer sur des loups qui s’approchent. Enfin rentré :
    « Et plus rien. Silence. Sommeil. » (La Tourmente de neige)

    Sans faire partie de ces récits d’une médecine de campagne héroïque et humaine, la nouvelle Morphine revient aux mêmes sources. Dernière œuvre de Boulgakov publiée de son vivant en U.R.S.S. (1927), elle met en scène deux médecins, le Dr Bomgard, heureux après une année à la campagne de revenir en ville – « Bref, c’était la civilisation, Babylone, la perspective Nevski » et le Dr Poliakov, son remplaçant à son poste précédent, dont il reçoit un jour une lettre. « Les bons esprits l’ont relevé de longue date, le bonheur est comme la santé : lorsqu’il est là, on ne le remarque pas. Mais que passent les années, il vous revient en mémoire, et de quelle façon ! » Tandis que lui se réjouit de ne plus sentir sur ses épaules « la responsabilité fatale de tout ce qui pouvait se produire dans le monde », il ne
    peut être insensible au ton désespéré de cette lettre rédigée au dos d’une ordonnance de morphine. Son confrère lui demande de l’aide, il décide d’y aller le lendemain.

    Trop tard. L’homme s’est tiré une balle dans la poitrine, on vient de l’amener, il a juste le temps de dire au Dr Bomgard que son cahier est pour lui, son « anamnèse ». Vient alors le journal du morphinomane, qu’une première injection faite par une infirmière pour calmer des douleurs insupportables a plongé dans l’euphorie, puis la dépendance. Ce sont les notes précises d’une déchéance terrifiante, en à peine un an entre la première prise et le suicide. « Je ne suis pas psychiatre, écrit leur destinataire, et ne puis dire avec certitude si elles sont édifiantes, utiles. Je les crois utiles. » Boulgakov a failli tomber lui-même dans ce piège, en est sorti grâce à sa femme. En 1920, après avoir subi « une crise morale », Boulgakov abandonne définitivement la médecine pour s’adonner à la littérature. Comme les Carnets, Morphine est de la littérature empreinte d’une vie et d’une véracité époustouflantes.

  • Dépouillement

    « L’austérité et le dépouillement de ce jardin recouvert de sable blanc, avec juste quelques pierres posées çà et là, ne manquaient pas d’émouvoir le spectateur.

    Dire que cela était « joli » ou « beau » ne convenait pas vraiment pour décrire ce spectacle d’une haute spiritualité. »

     

    Yasushi Inoué, La mort, l’amour et les vagues 

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  • L'amour la mort

    Deux ans après Le Fusil de chasse, Yasushi Inoué publie trois récits, brefs mais denses, autour de l’accompli et de l’inaccompli. Les couples, chez ce maître de la prose japonaise, sont de curieuses entités, une conjonction de solitudes où l’homme et la femme ne se parlent qu’avec peine comme si ce qu’ils ressentent vraiment relevait de l’incommunicable.

     

    La Mort, l’amour et les vagues, la nouvelle éponyme, a pour décor l’hôtel Nanki, « une maison coquette, de type occidental », au bord de la mer, en haut d’une falaise. « « Vraiment idéal ! » pensa Sugi. C’était la première fois qu’il se réjouissait d’avoir trouvé un endroit convenable pour se donner la mort. »
    A trente-huit ans, à la suite de maladresses, de malchance aussi, l’homme a dilapidé la fortune héritée de son père, un excellent banquier. D’un jour à l’autre, sa photo sera dans le journal, et ce déshonneur lui paraît pire que la mort. Sugi s’offre trois jours pour lire le Voyage en Orient de Guillaume de Rubrouck, un prêtre, une lecture qu’il désire faire depuis longtemps. Ce sera « son dernier luxe »,  puis il en finira avec la vie. Ce qu’il n’a pas prévu, c’est qu’en ce mois de septembre, quelqu’un d’autre a réservé une chambre à l’hôtel, une femme. Le garçon d’hôtel lui a permis de regarder sa fiche où elle a noté : « Objet du séjour : MORS ».
     

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    A l’heure du repas, le premier soir, Sugi accepte que la jeune femme et lui partagent une même table. Nami, vingt-trois ans, est belle et silencieuse, absorbée dans ses pensées. Sugi ne lui cache pas ce qu’il sait, elle insiste alors pour qu’il ne dérange en aucune façon son projet. Rien à craindre. Pour Sugi, l’être humain est libre de choisir sa mort. Nami lui confie qu’elle vient de rompre et lui demande, au cas où quelqu’un viendrait à sa recherche, de lui donner une rose rouge, une fleur artificielle qu’elle lui tend, ou de la jeter si personne ne se présente. Mais ce n’est pas si facile de se jeter du haut d’une falaise, se dit Sugi en cheminant sur le sentier au bord du précipice. Devant « le spectacle splendide » à ses pieds, « il fut surpris d’entendre tout en bas le bruit des vagues venant frapper d’innombrables écueils. » Pour l’un comme pour l’autre, la présence d’un témoin change la donne. On verra jusqu’à quel point.

     

    La deuxième nouvelle, Le jardin de pierres, se déroule à Kyôto, « l’ancienne et paisible capitale » où Uomi a passé sa jeunesse. En voyage de noces, il veut faire découvrir à son épouse Mitsuko ses endroits préférés, « se promener, tendrement serrés l’un contre l’autre, comme les jeunes mariés qu’ils étaient ». Ensemble, ils visitent le pavillon de thé du Ninnaji, puis marchent jusqu’au jardin de pierres du Ryôanji. « L’air et la lumière étaient d’une pureté inimaginable à Tôkyô. »

     

    Pour Uomi, ce jardin est lié à des souvenirs marquants. Etudiant, il s’y promenait avec son meilleur ami, Totsuka, avec qui  il partageait tout. Amoureux tous deux d’une hôtesse de bar, Rumi, c’est ici qu’ils se sont bagarrés pour elle, et que Totsuka a renoncé à son amour et même à ses études. Uomi et Rumi ont vécu quelque temps ensemble, puis se sont séparés, ici même. Est-ce vraiment une bonne idée pour le jeune couple de fouler à nouveau ce lieu si beau et si fatal ?

    Anniversaire de mariage raconte les souvenirs conjugaux de Karaki Shunkichi. A trente-sept ans, il vient de perdre sa femme. L’idée de se remarier, que lui souffle son entourage, lui répugne. Non qu’il soit inconsolable, « Kanako était bavarde et entêtée et cela l’agaçait ». Mais ce modeste comptable partageait avec elle un vice inavouable : l’avarice. En réalité, il leur a toujours fallu économiser pour nouer les deux bouts. Deux ans plus tôt, Mitsuko était rentré chez lui avec une étonnante nouvelle ; il avait gagné dix mille yens ! Ils avaient envisagé alors de mettre la moitié de côté et de dépenser le reste en se rendant à Hakone, en y logeant à l’hôtel, ce qui ôterait à Kanako la honte de n’être jamais partie en voyage de noces. Le jour de leur cinquième anniversaire de mariage, ils se mettent donc en route. Un voyage inénarrable, où la joie du dépaysement se marie au désir de ne rien dépenser inutilement, ce qui les conduit, inévitablement, vers une tout autre destination que prévu. Inoué porte sur l’amour, sur ce qui lie entre eux les êtres, un regard d’une terrible ironie, et c’est peu dire.

  • Ailleurs

    Belge de langue néerlandaise, Lieve Joris propose dans La chanteuse de Zanzibar (1995) des récits rédigés entre 1988 et 1991. Ecrivaine et journaliste, elle relate huit rencontres, attentive aux personnes, aux lieux, aux ambiances, et bien sûr aux préoccupations de ses interlocuteurs. En Tanzanie, Aziza, la chanteuse éponyme avec qui elle se rend à une soirée sur l’île de Zanzibar, lui montre un peu sa vie et celle de ses amies, entre maris et rivales. Au Zaïre, des Polonais l’accompagnent à Kokolo, auprès du Père Gérard qui a décidé de célébrer « Noël en forêt vierge ». Au Sénégal, on lui arrange une entrevue avec le roi Diola. Tout le monde attend la pluie à Oussouye, c’est le moment des sacrifices rituels. Ailleurs encore en Afrique, ce sera la pesante atmosphère d’une maison de sœurs chez qui elle a trouvé une chambre.

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    « Avec V.S. Naipaul à Trinitad » est le plus long récit du recueil. Cette fois, Lieve Joris s’exprime davantage sur les raisons de sa présence : interviewer l’écrivain indien dans son île natale. Elle fait connaissance avec ses proches, en attendant son arrivée, et retrouve partout les personnages de ses premiers romans. « Kamla, la sœur aînée de Naipaul chez qui il loge le plus souvent lorsqu’il est à Trinidad, passe me prendre pour une petite excursion dans l’île. C’est un dimanche radieux, j’ai été réveillée par les chants d’église et maintenant, des femmes passent coiffées de superbes chapeaux, et des fillettes en robes blanches, des nœuds rouges dans les cheveux. »

    Quand elle le rencontre enfin, l’homme paraît énigmatique, facilement contrarié, mais tout de même bienveillant à son égard. « On revient de temps à autre en espérant voir du nouveau », dit-il pour expliquer son séjour. A propos des origines de sa vocation littéraire, il cite un trait de famille : « Observation aiguë – nous avons hérité cela de notre père. Quand je rencontre des gens, je vois aussitôt leurs travers : bassesse, grossièreté, vanité, toujours les défauts d’abord. » Elle l’interroge sur ses études de littérature anglaise à Oxford, sur sa vie en Angleterre. Un jour où il y a du monde chez sa sœur, un repas de famille animé, Naipaul interpelle Lieve Joris : « Tu n’entends pas ? Fais bien attention. – Quoi donc ? – Tout le monde parle, personne n’écoute. » Il a raison. « Moi, je suis un auditeur, dit-il, et toi, qu’est-ce que tu es ? » De promenade en soirée, une connivence s’installe.

    Ensuite nous voilà au Caire, avec Naguib Mahfouz., dont les journées sont parfaitement réglées, de sorte que chacune sait où le croiser selon le jour et l’heure. « Le Caire est à Mahfouz ce que Paris fut à Zola, Londres à Dickens. Comme d’autres ont parcouru le monde, lui a sillonné sa ville ; il a nommé ses rues, décrit ses habitants jusque dans les moindres détails. » Le Prix Nobel de littérature changea sa vie en 1988 : sollicitations continuelles, quasi plus de temps pour écrire. « Un serviteur de Monsieur Nobel, voilà comment lui se perçoit. » Le vendredi après-midi, tout le monde sait le trouver au casino Kasr el-Nil. Journalistes, jeunes écrivains, ingénieurs « le tiennent informé de ce qui se passe dans sa ville ». On discute, on se chamaille, on rit. « Au bout de la table, Mahfouz, absent, sourit. »

    Derniers récits : à nouveau au Caire, deux ans plus tard, Joris rencontre l’acteur Abdelaziz, désenchanté par la mainmise des Arabes du Golfe sur le cinéma égyptien, qui l’invite dans sa maison d’Al-Fayoum, sur une colline près du lac, où il s’échappe quand il étouffe en ville. Puis c’est le tour de Joseph, un journaliste libanais, qui vit désormais dans « une ville arabe tapie au sein même de Paris, avec des cafés et des restaurants où il rencontrait des amis, comme autrefois à Beyrouth. »

    Entre reportages et récits de voyage, les textes de La chanteuse de Zanzibar révèlent une personnalité tournée vers les autres, vers l’ailleurs. Avec Naipaul à Trinidad ou Mahfouz au Caire, Lieve Joris prend le temps de cadrer son sujet, laisse des temps morts donner un peu d’air au récit, et du coup le lecteur y respire mieux, comme s’il passait du statut de spectateur à celui de l’invité.