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Nouvelles - Page 3

  • Usés

    willems,paul,la cathédrale de brume,littérature française,belgique,nouvelles,poésie,imaginaire,écrivain belge,culture« Depuis lors, cette histoire de mots m’a poursuivi, dit Sergeï. Oui. Les mots s’usent, ou pire : ils tombent en panne. Tous ces mots que l’on voit chaque jour dans les journaux. Autos très usées. Il n’y a rien à faire. Il est trop tard. Nous sommes usés aussi et nous n’avons plus de plaine pour y élever des stèles. Je m’en rends compte depuis que j’ai perdu Macha. Ma fille. Si petite. Elle avait douze ans. Et je n’ai pas trouvé de mots pour parler d’elle dans ma mémoire. Alors j’ai fait une langue pour elle. Une langue secrète. Est-ce que j’ose dire : sacrée ? »

    Paul Willems, Dans l’œil du cheval (La cathédrale de brume)

    Source de la photo : http://www.papillonsdemots.fr/2014/07/05/memoire/

  • Paul Willems rêve

    Une trouvaille à la Librairie du Port de Toulon, où je ne pensais pas rencontrer le nom de l’écrivain Paul Willems, le fils de Marie Gevers, évoqué ici ou sur ce blog : La cathédrale de brume est un recueil de six nouvelles imprimées sur vergé ivoire, une belle édition ornée de bois de Max Elskamp (nouvelle édition Fata Morgana, 2005, celle de 1983 n’étant plus disponible). Pages non coupées, comme autrefois, pour ces six textes où Paul Willems raconte, rêve et fait rêver.

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    L’incipit de Requiem pour le pain met en appétit : « Il ne faut jamais couper le pain, dit ma grand-mère, il faut le rompre. Et elle me prend le couteau des mains. Je ne réponds pas. On se tait quand on entend des paroles sacrées. » Cette première histoire concerne la grand-mère et deux enfants, son petit-fils et sa cousine, une histoire d’amour et de mort, où Ostende – « Avant la guerre, Ostende flottait sur la mer » – est un lieu clé.

    On voyage beaucoup dans La cathédrale de brume : à Helsinki (Un voyage d’archevêque), en Extrême-Orient (Dans l’œil du cheval), en Bulgarie (Tchiripisch). Si Le palais du vide n’est pas localisé, la nouvelle éponyme nous ramène en Belgique, « dans la forêt d’Houthulst » au milieu des chênes et des hêtres. Entre blessures et bonheurs – « le bric-à-brac du non-dit qui s’est accumulé en moi au cours de ma vie et qui est devenu lentement la matière de mon rêve. » (Ecrire, communication à l’Arllfb, 1981)

    Avez-vous lu ce beau roman que Paul Willems a intitulé Tout est réel ici ? Vous retrouverez dans ce recueil son art de créer du rêve avec peu, par la magie des mots et des silences. Racontées à la première personne, ses histoires s’ancrent dans la réalité concrète. Parfois c’est un objet qui donne l’impulsion, comme le pain de la grand-mère ou cette toque de fourrure – « une merveilleuse chose en kloupki à poil doré » – aperçue à la vitrine d’un chapelier.

    Souvent, c’est une rencontre : avec un comte et sa femme dans « un immense appartement moderne » tout blanc, du moins à la première impression ; avec un « ethnologue en chambre » et professeur d’université, qui l’emmène en voyage dans sa voiture ; avec un ingénieur soviétique dont il a fait la connaissance en avion.

    Comme il l’écrit dans Le pays noyé, un autre texte dont vous pouvez lire des passages en ligne sur le site de l’Académie, « Tous, pourtant, emportaient des souvenirs. Étrangement, ils ne choisissaient pas seulement les souvenirs heureux, mais aussi les chagrins, « car, disaient-ils, l’ombre fait briller la lampe d’une lumière plus claire ». » La cathédrale de brume appartient aux récits « venus de la mémoire profonde », des textes mi-biographiques, mi-oniriques « d’une simplicité bouleversante » (Liliane Wouters).

    Dans l’univers de Paul Willems, l’étrange est familier. Des choses improbables se passent naturellement, c’est le monde d’un poète ou la poésie du monde. Il nous en reste des images, des sensations, impalpables comme celles que nous laissent nos rêves, mais qui flottent longtemps à la surface de nos souvenirs. Embarquez-y, si vous voulez, ou plutôt, comme sur les bois gravés de Max Elskamp qui ouvrent et ferment le recueil, posez-vous là comme un oiseau sur la branche et laissez le vent des mots vous balancer.

  • Glaner

    « Pour garder dans sa mémoire le souvenir de quelques minutes heureuses, il faut chaque jour s’exercer à y penser, chaque jour les glaner, comme ces femmes ramassant pour se chauffer l’hiver un peu de bois mort qu’elles serrent au creux de leur tablier. »


    Françoise Lefèvre, Consigne des minutes heureuses

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    Franz Courtens, Ramasseuse de bois

     

     

  • Minutes heureuses

    « Vous êtes la marchande de la boutique des minutes heureuses ! » Cette parole de l’écrivain André Hardellet à Françoise Lefèvre est à la source d’un recueil de nouvelles intitulé Consigne des minutes heureuses (1998). Des nouvelles ? Plutôt une sorte de puzzle où l’auteur du Petit prince cannibale rassemble les pièces les plus claires de son paysage mental, décidée à écarter pour un temps les zones d’ombre, non pas pour se raconter mais pour dire comment elle aime, elle a aimé la vie.

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    Rodolphe Wytsman, Matinée d’automne 

    En ressuscitant La dernière promenade d’André Hardellet, qui avait le double de son âge quand elle avait trente ans, et qu’obsédait le temps qui lui restait (Donnez-moi le temps), Françoise Lefèvre écrit contre le deuil, le malheur, le chagrin, la ruine. Elle a décidé de recenser les « miracles quotidiens », de dire les joies qui l’habitent encore alors qu’elle est « entre deux âges, ni jeune ni assez âgée pour ne vivre que de (ses) souvenirs ».

     

    Chacune de ses nouvelles est dédiée à l'un de ses proches. Pour ses enfants, ses petits-enfants, ses amis, une femme qui cache sa mélancolie sous un sourire appris depuis longtemps pour ne pas peser, exprime son moi trop souvent masqué. Dans Les tresses d’Hermine, par exemple, elle se souvient de la vieille maison entourée de forêts où, un matin de brouillard, elle réveille sa fille de onze ans. Jeune violoncelliste, celle-ci n’aime pas l’école – « c’est trop long ». Tandis qu’elle tresse lentement les longs cheveux blonds de la fillette, c’est le quart d’heure des rêves, des rires, des souhaits absurdes, avant une longue journée de travail pour Hermine – école et musique – comme le veut ce monde où l’on apprend très tôt à devenir « endurante ».

     

    « Le premier miracle de la journée, le premier bienfait, c’est elle. C’est l’eau du matin. Elle coule sur votre visage, vos épaules. Elle chasse les mauvais rêves. On se sent régénérée par je ne sais quel baptême. Et les mots viennent. » (L’eau du matin) Les instants de solitude, Françoise Lefèvre les préfère depuis toujours. Guère sociable, elle se tient en général à distance du groupe. Silence, solitude, paix – voilà ce qui l’attire loin des conversations à voix haute. « L’écriture naissait du rêve. Et l’écriture c’est du silence. Une autre façon de parler. » Si tout lui semble avoir changé, c’est d’abord parce qu’elle-même a changé, que l’insouciance s’est perdue (Plus rien n’est comme avant).

     

    Sous cette quête des heures lumineuses, on le comprend très tôt, rôde une profonde mélancolie. Françoise Lefèvre chante l’aube, quand « les bruits de la vie éclaircissent enfin l’eau saumâtre des cauchemars. » (Volupté de se rendormir après une nuit d’insomnie) Elle le confie : « Je me demande à quelle source cachée je puise mes forces pour continuer de vivre, rire ou faire semblant ».

     

    Alors elle fait une liste de ce qu’elle a aimé, de ce qu’elle aime encore : l’odeur de la soupe aux poireaux, le camion à pizzas l’hiver, la cueillette des framboises, une lampe allumée, la première neige… « Reconnaître la joie où elle se trouve. » (Un amour invisible) Une panne du téléviseur, provoquant d’abord manque et furie, suscite bientôt un supplément de minutes heureuses, à l’abri de la fureur du monde. Ecouter les nouvelles à la radio s’avère bien suffisant pour en garder le pouls.

     

    Lorsqu’on a atteint les deux tiers de sa vie, qu’on apprend la fatigue, le détachement, « être à ce qu’on fait » importe, dans une attention constante à chaque geste, par exemple, pour préparer une tarte aux pommes. Garder un enfant fiévreux à la maison mais pas trop malade. Regarder fleurir une jacinthe bleue l’hiver à la cuisine. Suspendre le linge dehors, « en plein vent, en plein champ », entourée d’enfants avec qui jouer aux fantômes ou à cache-cache derrière les draps,. Les minutes heureuses de Françoise Lefèvre sont celles d’une mère et d’une grand-mère, et d’une femme d’écriture qui laisse affleurer les phrases, attentive à ne pas passer à côté de l’essentiel, à côté de la vie.

     

    Loin de l’allègre Célébration du quotidien de Colette Nys-Mazure, que m’avait rappelée son titre, Consigne des minutes heureuses recueille une joie de vivre le plus souvent évoquée au passé, conjuguée à l’enfance, empreinte de nostalgie. L’auteur reconnaît elle-même le « parfum testamentaire » de son entreprise. Malgré son art d’évoquer les joies simples, son envie d’écrire l’impalpable de la vie intérieure, il me semble que ce titre de Françoise Lefèvre est un trompe-l’œil sous lequel erre, plus puissante que tout, une « vive impression d’être en sursis ».

  • Famille

    « La famille n’est pas très grande et tout le monde a répondu présent, tout le monde voulait faire la fête, personne ne voulait manquer l’anniversaire de Gustave ! Sont présents également et chantent tout aussi fort que les autres, les deux grands amis de Gustave, ses amis de toujours : Arthur le boucher et Simon le fermier du champ voisin ainsi que leurs femmes respectives.
    Seule Annette est absente. »

    Nicole Versailles, Les amis de Gustave (Les dessous de tables)

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    Festen (Thomas Vinterberg)Festen, Thomas Vinterberg