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Art - Page 161

  • Valeurs

    « Je suis toujours émerveillé, à chacun de mes voyages, non par l’arrogance des « nouveaux Russes » qui existent en effet, mais en minorité, émerveillé et ému quand je vois où se porte l’intérêt d’un habitant de Moscou ou de Saint-Pétersbourg. La nourriture, l’argent, les vacances sont pour lui des nécessités, non des valeurs. La lecture, le théâtre, la musique, la marche dans les forêts, la cueillette des champignons, la solidarité familiale, l’hospitalité, quels que soient la condition sociale et les revenus, voilà les valeurs russes. » (« Dieu »)

    Dominique Fernandez, Dictionnaire amoureux de la Russie 

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  • Amoureux de la Russie

    Tous les matins, depuis trois mois, j’ai commencé ma journée avec un article du Dictionnaire amoureux de la Russie (2004), un régal pour qui aime ce pays, pour qui a la chance de le visiter, pour qui a envie de le découvrir. Rien que du bonheur à le relire presque huit ans après deux magnifiques voyages, à Moscou puis à Saint-Pétersbourg. Une façon aussi de retrouver les deux organisatrices de ces séjours inoubliables, mes amies disparues à qui je dédie ce billet. 

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    Bulbes à Novodevitchi (Moscou)

    Dominique Fernandez, en avant-propos, explique qu’avant son premier voyage en Russie en1986, il avait été « profondément marqué dès l’adolescence par la littérature russe. » Dostoïevski, Tolstoï, Tchekhov, lus en rhétorique pour ma part, sont des écrivains qui marquent, surtout portés par un professeur passionné par la culture russe – elle emmenait parfois ses élèves aux séances de cinéma des Amitiés belgo-soviétiques.

    C’est l’amitié d’un étudiant russe à Paris, dont la famille lui a donné la chaleur qui lui manquait chez lui, qui a scellé « l’immense tendresse » de Fernandez « pour la façon de vivre russe, la culture russe. » Guide excellent et enthousiaste, l’écrivain et critique français nous emmène de « Akhmatova (Anna) » à « Zavtra », « demain » en russe. 

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    Au Musée Anna Akhmatova (Saint-Pétersbourg)

    Le Dictionnaire amoureux de la Russie, illustré de dessins signés Catherine Dubreuil, s’ouvre sur une poétesse. A propos puisque Ahkmatova est pour Soljenitsyne « l’âme de la Russie ». Dominique Fernandez aborde la littérature (environ la moitié des entrées) avec amour, sans complaisance. Il ne présente pas les écrivains de façon encyclopédique, il les a lus, et il a ses préférences. A côté des plus grands, dont Pouchkine, l’écrivain phare aux yeux des Russes, il nous incite à découvrir d’autres écrivains russes moins connus, comme Ivan Bounine ou Iouri Kazakov, et aussi des essais ou des romans étrangers consacrés à la Russie. De larges extraits parfois, par exemple de Vassili Grossman sur la bonté, « l’humble bonté individuelle » opposée au « Bien » imposé par les Etats totalitaires.

    Parmi les autres champs culturels russes ici parcourus, la musique vient en premier : « Le peuple russe est le plus mélomane du monde. » La Russie a donné tant de compositeurs, d’interprètes, de voix incomparables. Fernandez parle en connaisseur des opéras, notamment du « plus bel opéra du monde » à son avis, Eugène Onéguine de Tchaïkovski, dont il aborde aussi la personnalité tourmentée. « Aujourd’hui encore, la plupart des Russes ignorent que Tchaïkovski était homosexuel et, lorsqu’on le leur apprend, ils pensent que l’on veut profaner sa statue. » 

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    Statue de Pouchkine sur la Place des Arts (Saint-Pétersbourg) 

    On ne résume pas un dictionnaire. Certains articles sont lus plus vite que d’autres, certains sont lus et relus, on y coche des passages, on sait qu’on y reviendra. Fernandez parle de la danse, des icônes et de la peinture – « le domaine de la culture russe le plus négligé par le public occidental » ; de belles pages sur Isaac Levitan –, du cinéma. Des sujets qui fâchent, sans langue de bois : « Antisémitisme », « Homosexualité », « Tchetchénie »… De la vie quotidienne : « Blague » (« Sport national russe »), « Famille » (« Rien n’est plus éloigné de l’ancienne cellule bourgeoise française, close et étouffante, que la famille russe. »).

    Ce Dictionnaire amoureux de la Russie mérite une place dans la valise, pour le plaisir de lire ou relire sur place les articles sur Moscou et Saint-Pétersbourg (dissocié de l’entrée « Leningrad »), sur les villes de l’Anneau d’or – « Le charme de Souzdal, comment le décrire ? » – et d’autres d’où Fernandez a ramené ses impressions de voyage. Pour l’année France-Russie 2010,  il était un des quatorze écrivains français à bord du Transsibérien, aventure qu’il évoque en recevant Danièle Sallenave à l’Académie française : « Madame, nous nous sommes connus dans un train. Nous avons parcouru ensemble, pendant trois semaines, 9 288 kilomètres, traversé l’Oural, la taïga et la steppe, relié l’Europe à l’Asie, franchi des fleuves larges de trois kilomètres, longé un lac long de huit cents kilomètres, nous arrêtant dans des gares en forme de palais russe, de château cosaque, de mosquée, de locomotive, sans nous douter que cette épopée ferroviaire, cette magnifique aventure du Transsibérien, aboutirait pour vous, Madame, à la plus prestigieuse de toutes les gares au monde, la Coupole que voici. » (29/3/2012) 

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     Vue de Souzdal

    Un index des noms de personnes, un autre des noms de lieux précèdent la table : une centaine d’entrées. C’est le sous-titre du Voyage d’Italie de Dominique Fernandez qui a inspiré le nom de cette belle collection chez Plon : « Un Dictionnaire amoureux est le contraire d’un dictionnaire, car il est toujours imprévisible. On se promène dans le jardin secret d’une personnalité, d’un écrivain surtout, puisqu’il s’agit avant toute chose de littérature, évasion garantie. » (BiblioMonde

  • Ariane et Pénélope

    « Les peintures de Marie-Pierre Deltombe sont, pour nous, comme de petites fenêtres ouvertes sur nos mythes, invitant à la tâche, Ariane et Pénélope, ou encore Prométhée, l'étrange créature. Toiles mutilées et recousues du fil rouge, dans un désir d'infini, sans cadre, mais aux bords travaillés pour effacer les limites du corps à l'ouvrage... »

    Florence Marchal 

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    Sans titre © Marie-Pierre Deltombe


  • Du cousu peint

    A l’écart des grandes expositions, dans les académies, de jeunes artistes travaillent, cherchent, réinventent. C’est aussi là que bat le pouls de l’art d’aujourd’hui. Marie-Pierre Deltombe expose à Molenbeek-Saint-Jean, à la Maison des Cultures et de la Cohésion Sociale, jusqu’au 21 décembre.

    deltombe,marie-pierre,exposition,bruxelles,molenbeek,maison des cultures,peinture,toiles cousues,cultureSans titre © Marie-Pierre Deltombe

    Cette architecte bruxelloise, née en 1971, dessine depuis toujours. Depuis le début des années 2000, elle peint régulièrement. Du travail sur papier, elle est passée à l’huile sur toile et montre ici un ensemble très original, du cousu peint, si j’ose dire. Ses toiles, souvent carrées, sont des assemblages de bandes et de morceaux découpés dans des toiles précédentes qu’elle ne trouvait pas abouties.  Elle les coud ensemble, à la machine, à la main, et parfois repeint, recoud – et ce « recyclage » ouvre d'autres perspectives. 

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    Photo Yvan Eygenraam 

    Il faut les regarder de près pour entrer dans ces microcosmes, labyrinthes où le temps est à l’œuvre : après celui de la créatrice qui a patiemment découpé, composé, accordé, l’œil du spectateur peut à son tour parcourir les allées et les impasses, s’arrêter aux reprises, toucher les reliefs. « Chaque bout de toiles découpées est la capture d'un instant déjà passé, un moment dépassé qui n'a plus lieu d'être, prêt à devenir le commencement d'autre chose. » (Florence Marchal) Coutures mécaniques ou effilochées, petites pièces superposées, fils apparents, la main est partout à l’œuvre. 

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    Sans titre (zoom sur un détail) © Marie-Pierre Deltombe 

    Paul Klee compte-t-il parmi les influences de Marie-Pierre Deltombe ?  De loin, son sens de la couleur et du rythme m’a parfois fait penser à certaines compositions du peintre allemand. « De la musique avant toute chose… » Mais ces créations jouent aussi les paysages vus du ciel, rues et canaux parallèles, villes imaginaires avec leurs pleins et leurs vides, leurs zones de lumière et d’ombre. 

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    Sans titre (détail) © Marie-Pierre Deltombe

    C’est graphique dans une série de toiles où les verticales dominent, c’est parfois lumineux comme un vitrail (Sans titre numéro 10, ci-dessous) grâce à l’intensité des couleurs qui se glissent entre les noirs et les blancs, grâce aux courbures, aux formes qui s’interpénètrent avec leurs coutures sombres comme des plombs.  

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    Sans titre (diptyque) © Marie-Pierre Deltombe / Photo Yvan Eygenraam

    Une petite série de toiles montées sur un cadre plus épais comportent une ou plusieurs ouvertures surjetées, troublant l’effet linéaire. Les couleurs chaudes, organiques, y dominent, de l’orange, du brun. Dans la plus grande, des gris et des bleus se croisent, carrefour aux teintes minérales, atmosphère nocturne. Dans l’obscurité, des cratères, des lignes fines captent la lumière : fils et points forment des lueurs intersidérales. 

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    Sans titre (140 x 140) © Marie-Pierre Deltombe / Photo Yvan Eygenraam

    Un diptyque : des feuillages, comme aperçus entre les bois d’une palissade. Des verts plus sombres pour « Une forêt », à l’entrée de la cafétéria (CAFET’ARTS à repérer sur le plan de la maison). Les tables-vitrines montrent la manière dont procède Marie-Pierre Deltombe ; elle y a posé des tubes de couleurs et des bobines de fil, des montages, les pièces du puzzle. C’est là qu’est accrochée en face du comptoir la plus grande toile (140 x 140).  De larges bandes blanches, horizontales, y alternent avec des espaces finement compartimentés et très travaillés : harmonie sereine et joyeuse à la fois, superbe.

  • Prose pour Permeke

    « Il ferait beau voir que la couleur ne suive pas l’altération de la forme. Elle n’y échappe pas. Après avoir resplendi comme jamais aux toiles du siècle précédent, elle semble frappée d’anémie, inspirer du dégoût. Ce sont les teintes de la boue, du crépuscule, de l’hiver, de la misère, du deuil qui l’emportent, et, jetées avec ça, sans soin, sans souci du rendu, comme si le dépit, le désespoir des hommes de ce temps devant un monde en proie au désastre s’étendaient à la peinture. 

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    Constant Permeke, Le pain quotidien, 1950 Collection MuZEE © SABAM 2012 

    Mais l’art est représentation, mise à distance, compréhension, intelligence. Ses faiblesses, son insuffisance, sa pauvreté, sa tristesse, à la différence de celles qu’on éprouve en première instance, dans la vie, sont réfléchies, voulues, hautement élaborées. Elles transfèrent l’expérience dans le plan de l’expression, subliment les affects, les passions douloureuses qui sont notre contribution à l’existence, lorsqu’elle s’assombrit. Et par le fait – c’est la magie artistique –, elles l’allègent, l’éclairent. »

    Pierre Bergounioux, Permeke (extrait) in Prose pour Constant Permeke * 

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    * Cinq écrivains étrangers ont été invités « à se laisser inspirer par une peinture de l’artiste flamand Constant Permeke ». Leurs textes figurent dans le Guide du visiteur et sur les audioguides. Lecture publique le 20 novembre à 20 heures (nocturne). Parcours découverte avec Bozar Studios.

    Deux articles pour compléter : Permeke grandeur nature (Roger Pierre Turine) et Rencontre avec Thierry De Cordier (Guy Duplat)