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Lumière d'été

L’édition originale de Lumière d’été, puis vient la nuit (Sumarljós og svo kemur nóttin, traduit de l’islandais par Eric Boury) date de 2005, ce roman de Jón Kalman Stefánsson a précédé sa fameuse trilogie Entre ciel et terre (I, II, III). Certains de ses premiers romans (non traduits en français) comportaient déjà dans leurs titres les mots « été », « lumière », « montagne », « étoiles »… indissociables de l’atmosphère qui baigne ses récits.

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Le titre complet en islandais mentionne aussi « sögur og útúrdúrar » (« Histoires et explications »). Décrire, raconter la vie d’un village qui n’a rien de particulier, à part qu’il ne s’y trouve ni église ni cimetière, voilà ce qu’entreprend ici le narrateur. A peine a-t-il promené son regard sur le fjord et signalé l’arrivée au printemps d’« oiseaux des tourbières joyeux et optimistes » qu’il termine sa phrase, après un tiret : « – et le soir, le soleil répand son sang à la surface de l’océan, alors, nous méditons sur la mort. » Le préambule entre crochets se termine ainsi : « voilà, nous commençons, qu’arrivent maintenant gaieté et solitude, retenue et déraison, que viennent la vie et les rêves – ah oui, les rêves. »

Parmi les habitants du village qu’il a décidé de présenter, voici d’abord l’excellent jeune directeur de l’Atelier de tricot à la Coopérative, l’image de la réussite, qui se met une nuit à rêver en latin : « Tu igitur nihil vidis ? » N’ayant aucune notion de latin, il se rend à Reykjavik pour suivre des cours accélérés et en revient complètement transformé. Dans Le messager des étoiles de Galilée, une édition originale en latin qu’il s’est fait livrer après avoir vendu ses voitures, une phrase résume la métamorphose du directeur devenu « l’Astronome » : « Délaissant toutes contingences terrestres, je me suis tourné vers le ciel. »

Un achat suivi de l’acquisition d’autres ouvrages anciens pour lesquels il délaisse tout le reste, perdant sa femme et sa fille parties vivre à la capitale. Seul son fils David reste avec lui dans la vieille maison en bois où il s’installe alors, qu’il fait peindre en noir avec « quelques gouttes de blanc » pour former les constellations qu’il affectionne : « Dans la journée, on a l’impression qu’un morceau du ciel nocturne est tombé sur la terre, en surplomb du village. »

Les changements font partie de la vie. Finie la grande époque où l’Atelier de tricot comptait vingt employés. Un jour, toutes les machines ont été envoyées dans l’Est, mettant les uns au chômage, les autres dans des emplois divers. Helga répond au téléphone, désormais chargée d’écouter « les angoisses qui affligent l’Homme Moderne ». Agusta tient le bureau de poste et se tient au courant en ouvrant les enveloppes. L’Astronome se met à donner des conférences mensuelles à la salle des fêtes. Elisabet, dont les formes sous sa robe de velours noir troublent tout le public masculin et font enrager le public féminin, organise ces réunions et introduit l’orateur.

Le récit de Stefansson est truffé de réflexions sur l’existence, la vie moderne si différente du passé, la vie et la mort, bien sûr, si proches l’une de l’autre, tandis qu’il raconte ce qui arrive à ses personnages : rencontres et séparations, suicides et renaissances, bals et infidélités… A l’Entrepôt de la Coopérative, des faits étranges – pannes électriques, mouvements inexpliqués  – finissent par inquiéter les employés, d’autant plus que l’Entrepôt a été construit sur les ruines d’une ferme où « se sont produits de dramatiques événements ».

Lumière d’été, puis vient la nuit empile les portraits, les histoires, sous le regard affectueux du narrateur toujours curieux de ce que les jours et les nuits contiennent. C’est la vie ordinaire d’un village peuplé de gens ordinaires, c’est-à-dire de nous tous, les vivants, aux prises avec les petits et les grands événements de notre passage sur terre. Ce qui paraît du dehors, ce qui bouleverse au-dedans. Le narrateur nous englobe dans sa chronique à travers les « nous » et les « vous » du récit.

Sur Wikipedia en islandais, un lien renvoie à un article de Magnus Gudmundsson sur le roman de Stefansson Asta. Dans ce texte intitulé « C’est pourquoi tous les artistes se retrouvent en enfer » (d’après la traduction en ligne), l’auteur souligne à quel point, les années passant, il prend de plus en plus conscience de la difficulté d’être un être humain. De notre tendance à figer la personnalité de quelqu’un, alors qu’une personne ne cesse d’évoluer : « Nous oublions que nous ne sommes que des sentiments. » Sans doute est-ce la mort de sa mère quand il avait cinq ans qui peut expliquer que pour lui, l’écriture soit un « combat contre la mort ». Et un hommage à la vie ? à l’urgence d’aimer ?

Commentaires

  • Je l'ai lu le mois dernier. Beaucoup de talent pour retracer comme tu le dis la vie ordinaire de gens ordinaires avec leurs peurs, leurs travers, leurs espérances....
    Bonne semaine Tania !

  • Merci, à toi aussi.

  • J'ai toujours tout à lire de cet auteur. Maintenant qu'il y a un certain nombre de titres, je suis indécise sur celui que je vais choisir en premier.

  • Parmi ceux que j'ai lus, "Entre ciel et terre" me semble une excellente porte d'entrée dans son univers.

  • Passionnant, j'ai ce livre en attente sur la table de nuit; j'ai lu et adoré la trilogie. Je mets du temps entre chaque titre de cet auteur, dense, puissant, poignant!
    La vie ordinaire chez cet auteur devient rare, unique, passionnante.
    Pour répondre à Aifelle, oui, la trilogie est lire absolument, mais quand on lit Ente terre et ciel, on met le doigt dans un univers dont on ne ressort pas indemne.....
    Attendre entre chaque titre me garde de la Stefansomania dont je ne suis pas loin; immense écrivain! Merci

  • Comme toi, je préfère laisser passer du temps entre les titres, surtout avec cet écrivain qui donne tant d'intensité à ses histoires.

  • là tu me prends par les sentiments j'aime tellement cet auteur que je suis prête à le relire d'ici peu, j'ai lu tout sauf Asta auquel je n'accroche pas mais bon cela viendra peut être
    je vois qu'il a fait une adepte de plus

  • Il ne cesse d'en faire, il me semble.

  • Avec plaisir. Tu peux lire les premières pages ici pour commencer : https://www.liseuse-hachette.fr/file/153226?fullscreen=1&editeur=Grasset#epubcfi(/6/2[html-cover-page]!/4/1:0)

  • merci!

  • J'ai énormément aimé ce roman-ci aussi (lu après la trilogie) où l'auteur relie des vies banales, oui, et réussit à nous rendre les personnages si attachants.
    Je te recopie un commentaire sur le livre que j'avais trouvé très exact:
    "C’est donc un roman philosophique ? Bien sûr, mais ça ne se voit pas, car le romancier, au sommet de son art de la dissimulation, et de son génie, cache merveilleusement son jeu. Comment croire en effet qu’une enfilade de tout petits fragments de toutes petites destinées d’un tout petit pays puisse renfermer en son noyau une méditation aussi sombre et lyrique sur l’abîme des destinées et la toute-puissance du hasard, une méditation assez profonde et poignante en son apparente sérénité pour que sa portée soit non point locale mais universelle ?"

    (https://www.en-attendant-nadeau.fr/2020/09/19/univers-mouchoir-poche-stefansson/)

  • Merci de citer cette excellente critique que j'avais lue, j'ai oublié de la mettre en lien (ainsi que le billet de Dominique et des autres blogs qui en ont parlé).

  • A chaque lecture de Stefànsson, mon admiration pour lui s'accroît. C'est un écrivain majeur qui parle de petites choses simples, dans des lieux obscurs, autour de personnages banals. Mais tout ceci, ce n'est qu'une apparence, car il s'agit bien de la façon dont on vit et dont on meurt aussi, puisque cela va de pair. Je suis en train de lire son dernier roman, Ton absence n'est que ténèbres que je trouve encore un cran au-dessus.
    Bonne journée.

  • La façon dont on vit et dont on meurt, comme tu l'écris, et aussi comment on vit avec ses morts. Merci, Marie, de souligner cet autre titre, noté bien sûr. Bonne journée à toi.

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