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Les icônes d'Avner

Le dernier roman de Metin Arditi, L’homme qui peignait les âmes, conte une histoire née d’un questionnement : qui fut l’auteur véritable de l’icône dite du Christ guerrier, conservée au monastère de Mar Saba, à une vingtaine de kilomètres au sud de Bethléem ? Une analyse récente a remis en question son attribution.

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Mar Saba, monastère chrétien orthodoxe oriental surplombant la vallée du Cédron
à mi-chemin entre la vieille ville de Jérusalem et la mer Morte (Wikimedia)

L’histoire d’Avner commence à Acre en l’an 1079. Le gamin juif, quatorze ans, livre du poisson au monastère de la Sainte-Trinité et chaque fois, Thomas, qui aime sa compagnie et connaît sa gourmandise, lui prépare alors un en-cas. Cette fois, il l’agrémente de quatre petites figues cueillies sur le figuier sauvage près de l’église : Avner aime s’installer sous cet arbre, il a baptisé cet endroit Le Petit Paradis.

Son père lui a bien ordonné de rester à distance de l’église, mais le garçon aime se laisser bercer par les chants liturgiques, respirer la brise et les senteurs, observer les papillons… Quand il dessine un jour une esquisse du « Roi des Rois », un grand papillon doré, il est puni par son père qui lui rappelle l’interdit de la représentation, qu’Avner ne comprend pas : célébrer la beauté, n’est-ce pas honorer le Créateur ?

De même, quand ses parents l’envoient dormir dans la même chambre que sa cousine Myriam qu’ils ont recueillie, il ne peut résister à son invitation de s’étendre sur elle. Myriam, qui garde les moutons, est devenue sa complice en sensualité. Il lui a montré le figuier sauvage, il lui raconte tout, notamment sa rencontre avec le frère Anastase qui portait une icône. Le fond d’or a ébloui Avner, à tel point qu’un jour, le moine le fait entrer dans l’église pour admirer l’iconostase « qui sépare le monde des vivants de celui de l’Esprit ».

Fasciné, Avner se met à fréquenter l’atelier d’Anastase, avec un grand désir de peindre lui aussi de telles images. « Pas peindre, corrigea Anastase, écrire. J’en commence une. Regarde. » Si le garçon veut devenir iconographe, cela implique un chemin très long, l’apprentissage, l’étude des Textes et une conversion sincère au christianisme. C’est chez Anastase qu’Avner fait la connaissance de Mansour, un marchand ambulant qui voyage avec une chamelle, un mulet et une ânesse et lui fournit des pierres rares pour les couleurs, de la feuille d’or.

Jour après jour, le garçon apprend les techniques, le traitement du bois, la préparation des pigments, la cuisson de la colle. Un an plus tard, il reçoit le baptême et prend le même prénom qu’Anastase, qui signifie Résurrection. Les textes et l’enseignement reçu l’ont ébloui, il a décidé de passer outre le fait qu’il ne croit pas à la Révélation – sans l’avouer. Quand son père décide de marier Myriam, Avner lui montre la belle icône où il l’a représentée avec un agneau dans les bras : elle est choquée de voir la petite croix peinte sur son front et le trahit. Son père le chasse de la maison.

Avner a beau se sentir coupable de s’être détaché des siens, de son peuple, il ne peut faire autrement que poursuivre dans la voie qu’il a choisie. Anastase le confie alors à Mansour pour qu’il aille à Mar Saba, là où les moines rivalisent pour créer les plus belles icônes. En voyage, il apprend beaucoup du marchand musulman qui lui raconte ses aventures, sa vie. Il prie avec lui comme un fils.

Dix ans plus tard, au monastère de Mar Saba, les icônes d’Avner suscitent l’admiration de tous et aussi des jalousies. Les figures du jeune iconographe sont incroyablement vivantes et quand on l’accuse de s’écarter des canons traditionnels, il l’admet volontiers, au risque d’être expulsé : « La seule chose que je souhaite, c’est d’écrire la joie de vivre ».

Metin Arditi rend hommage à l’art sacré de l’icône à travers ce personnage d’artiste attachant pour qui, qu’on soit juif, chrétien ou musulman, ce qui importe, c’est de célébrer la beauté du monde, comme l’annonçait l’épigraphe du roman : « Les joies du monde sont notre seule nourriture » (Giono). Ce récit, riche en rencontres fortes dans le Proche-Orient du XIe siècle, campe des personnages attachants et complexes. En sortant des conventions de son art, à l’écart des violences de son temps, Avner se donne une mission inédite et pacificatrice : peindre les âmes, révéler ce qu’il y a de meilleur dans l’être humain.

Commentaires

  • As-tu d'autres titres de lui à me conseiller ?

  • Oui, moi aussi je viens de découvrir Metin Arditi, grâce à son roman "l'enfant qui mesurait le monde"... que j'ai adoré!... J'ai commencé le livre sur Avner, mais ce n'est pas pareil... Cependant, je trouve qu'il a un très beau style d'écriture, c'est un vrai conteur qui sait nous mener du début à la fin de l'histoire, avec une belle économie de moyens, mais une poésie du langage très parlante.

  • Bonjour, Marie-Hélène. Un nouveau commentaire sur ce billet me fait découvrir le vôtre avec un grand retard (j'étais en vacances). Vous aurez trouvé, j'espère, le lien vers les précédents romans d'Arditi que j'ai présentés, via la page Auteurs, dont "L'enfant qui mesurait le monde".

  • Formidable article, j'ai TRES envie de le lire. Merci Tania pour cette découverte, cette curiosité et envie que tu suscites!

  • J'ai beaucoup aimé ce roman, j'espère qu'il en ira de même pour toi, Anne.

  • j'ai aussi lu son Dictionnaire amoureux de la Suisse :-)

  • @ Adrienne : Ah oui, je m'en souviens, merci.

  • Passionnant. Grand merci pour cette découverte, je n'avais pas remarqué ce livre ( et pourtant j'aime tant les icônes ).

  • Passionnant. Grand merci pour cette découverte, je n'avais pas remarqué ce livre ( et pourtant j'aime tant les icônes ).

  • Le livre était sur la table de la bibliothèque, sinon je n'en avais pas entendu parler. Bonne lecture un jour ou l'autre.

  • Ce livre semble contenir les ingrédients d'un roman passionnant. Merci Tania pour ce très bel article, je note le titre.
    La photo du monastère (drone ?) est saisissante !
    Belle fin de journée !

  • Quand j'ai cherché des informations sur le monastère de Mar Saba, cette photo du site m'a immédiatement séduite aussi. Bonne après-midi, Claudie - au grand soleil ici.

  • Oui, un roman qui a l'air très passionnant, intéressant aussi. je le note bien sûr.
    S'en aller ailleurs à travers les romans est toujours un bonheur.

  • Oui, ce roman nous emmène loin, il y a mille ans, un beau voyage. En plus du héros, le personnage de Mansour m'a beaucoup plu. Bonne soirée, Colo.

  • L'art des icônes est fascinant, j'ai eu l'occasion de visiter un atelier, on imagine sans peine la patience et les années d'apprentissage. Avner a l'air d'un personnage assez solaire dans son désir de répandre la beauté.

  • Solaire, certainement. Arditi parle très bien de cet art au long apprentissage.

  • L'article précédent m'avait convaincue d'acheter ce roman, le livre est arrivé ce matin dans mon salon (et trois autres pour faire bonne mesure ) !
    Comme Adrienne je recommande tout particulièrement "L'enfant qui mesurait le monde" (un chef-d’œuvre) , "Le Turquetto" (excellent aussi, avec un écho de "Rouge" de Pamuk), dans une moindre mesure peut-être "Rachel et les siens" , par contre "Carnaval noir" m'a semblé moins abouti, presque bâclé malgré un superbe sujet.

  • C'est aussi avec "Le Turquetto" que j'ai découvert ce romancier, puis avec d'autres titres (index des auteurs). Merci pour les suggestions et bonne lecture, Nicole !

  • L'art de l'icône me fascine quand j'en admire une, c'est un art particulier dans lequel l'artiste n'est pas libre de s'exprimer, il suit des codes pour transmettre des messages chargés de traverser le temps... J'avais adoré le Turquetto, il me semble que c'est suite à un de tes billets que je l'avais lu, je vais aller bientôt vers ce titre. Merci Tania, douce journée. brigitte

  • Ah, tu es de retour. Tu aimeras ce roman, je pense. Bonne journée.

  • Bonjour Tania. Je pose et je reprends ce livre de Metin Arditi que vous m'avez conseillé. Un passage d'un livre de Stephen Jay Gould ayant pour titre Les Coquillages de Léonard s'accorde parfaitement, d'après moi, avec la question finale du prologue. Le voici : "Une personne manifestement en avance sur son temps (un vrai Hank Morgan qui aurait présenté un pistolet à six coups à Jules César, ou expliqué la théorie de la sélection naturelle à saint Thomas d'Aquin) ne peut qu'évoquer un extraterrestre venu d'un monde plus avancé que le nôtre, ou un ange tombé du ciel. De toute l'histoire de la science, Léonard de Vinci est sans doute le personnage auquel s'appliquent le mieux ces métaphores : il est mort en 1519, mais ses carnets personnels exposent les principes de l'aéronautique, présentent des plans de machines à voler et de sous-marins, et avancent une interprétation correcte des fossiles, que la science officielle ne trouvera pas avant la fin du dix-huitième siècle. Une ligne téléphonique privée le reliait-elle, par delà les siècles, à Einstein, ou même à Dieu en personne ?"

  • Alice, merci pour la copie de ce passage d'un essai non exempt d'humour (une ligne téléphonique privée ;-).

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