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Kelen et les contes

Après L’Esprit de solitude, j’avais envie de lire autre chose de Jacqueline Kelen. Une robe de la couleur du temps (2014) est un essai sur « le sens spirituel des contes de fées ». Bruno Bettelheim, dans Psychanalyse des contes de fées, avait défendu leur valeur thérapeutique pour les enfants. Ici, le prologue en fait aussi l’éloge pour les lecteurs adultes, « car il est bien mort, celui qui ne souhaite entendre conter merveilles, celui qui n’a pas soif d’amour et de beauté, celui qui ne sait plus frissonner de joie. »

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Jacqueline Kelen revisite les contes traditionnels – de Perrault, Grimm et Andersen – qu’elle considère comme « des messagers et des médiateurs » qui « restaurent les fils qui relient la Terre au Ciel, l’humanité aux dieux, l’âme à sa patrie d’origine. » Ce n’est donc pas pour la morale ou l’effet thérapeutique qu’ils importent, mais pour leur « portée initiatique : ils appellent à une autre conscience, à une seconde naissance, à une vie supérieure. »

Elle explore cette sagesse tournée vers l’invisible et à rebours d’une vision moderne réduisant l’existence terrestre au socio-économique et au physique en nous invitant à « écouter à la porte du mystère ». Elle distingue l’âme – si bien approchée par François Cheng – du psychisme. Même si « l’âme ne va pas nue », puisque dotée d’une enveloppe charnelle, les contes « montrent aussi les multiples liens, visibles et invisibles, qui tissent une vie humaine et, devant les yeux émerveillés, ils déplient avec délicatesse la robe d’apparat qui seule convient à l’âme. »

Le premier chapitre dit l’importance des contes : ils rappellent « aux petits humains » qu’ils ont « à apprendre et à grandir ». Jacqueline Kelen les relit pour y déceler les correspondances « entre le monde extérieur des phénomènes et des choses concrètes et l’univers impalpable des réalités spirituelles ». Les contes s’adressent « au plus intime » de notre être, quel que soit notre âge.

Dans un ordre de « progression sur la voie spirituelle », Une robe de la couleur du temps aborde dix-sept contes, du Vilain Petit Canard à Peau d’âne qui donne son titre à l’essai. Rappelant chaque fois leur histoire, l’essayiste interroge les personnages, les faits, le texte, afin de dégager leur signification bien au-delà du visible, voire leur sens métaphysique.

« Vivre avec les autres, sous le regard des autres, est sans doute rassurant, mais cela empêche de se connaître soi-même, d’explorer ses ressources intérieures. En quittant le lieu où il est né, le milieu où il a été éduqué, le Petit Canard laisse derrière lui les habitudes et conventions familiales, les certitudes et les préjugés transmis, tous ces conditionnements qui façonnent l’individualité extérieure et qui la rendent conforme aux autres. En partant seul sur les chemins, il va découvrir sa singularité précieuse en même temps que sa solitude, se dépouiller des mauvaises images qu’on lui infligeait et rencontrer sa vraie nature de cygne. » (Chapitre 2, De l’exil à l’envol, Le Vilain Petit Canard, Andersen)

Lisant Le Roi-Grenouille de Grimm, Jacqueline Kelen insiste sur la diversité de points de vue possibles sur le récit. On peut s’identifier à un ou à plusieurs personnages, à un animal, y distinguer « plusieurs strates », de l’apparent au caché. « Adopter des points de vue différents est un exercice qui ouvre le cœur autant que l’intelligence. » Tous les détails, et même les personnages secondaires, ont quelque chose à dire : si l’on y est attentif, tout « s’ouvre et se déploie. »

Ainsi, le petit poids du petit pois déposé sous les matelas de La princesse au petit pois d’Andersen amène à l’essentiel : « Que pèse l’âme en effet ? A quelle aune la mesurer ? Existe-t-il une pierre de touche pour s’assurer de sa valeur ? […] L’amour, la beauté, le silence, la joie ont une valeur inestimable : ils ne pèsent rien du tout dans la balance ni sur le trébuchet […] Le petit pois, apparemment sans intérêt, représente bien ce rien du tout qui est tout. »

Parfois, comme à propos des Habits neufs de l’empereur d’Andersen, Jacqueline Kelen déconcerte en réhabilitant les vêtements hors de prix et invisibles de tous. Quand l’empereur se regarde dans le miroir sans y voir sa nudité, serait-ce qu’il « contemple une beauté céleste qu’il a cherchée passionnément durant son existence entière » ? En revanche, sa lecture de Cendrillon est pleine de trouvailles et aussi celle de Peau d’âne, qu’elle conclut ainsi : « Les contes de fées ne cessent de parler de l’au-delà et de l’outre-temps, de nous y préparer aussi. »

J’ai pris plaisir à redécouvrir certains contes dans cet essai, même si je l’ai trouvé parfois répétitif ou systématique. La parole « enchantée » des contes, leur riche mystère, on n’a jamais fini d’en tirer les fils, conclut Kelen, et il est bon de continuer à les transmettre.

Commentaires

  • Une façon d'en apprendre plus sur nous-mêmes, nos peurs et fous espoirs! Tous ces mystères, oui.

  • La portée intemporelle de ces contes est formidable.

  • Ce n'est pas sans raison que les contes nous font vibrer, jubiler. Et ce d'autant quand ils passent par la voix d'un conteur. Mais bien-sûr la lecture nous laisse libre de laisser résonner. Je vais faire un tour à la médiathèque j'aurais peut être la chance de le trouver. Merci de nous en offrir un avant-gout.

  • Avec plaisir, Fifi.

  • Les contes ne s'affadissent pas avec le temps et les époques. Surement comme le dit Jacqueline Kelen, parce qu'ils touchent l'âme. Mais je ne sais pas si la jeunesse d'aujourd'hui en lit beaucoup ? Question à poser....
    Merci Tania et belle journée.

  • J'espère que les jeunes parents continuent à les transmettre. Bonne après-midi, Claudie.

  • J'ai moins aimé l'esprit de solitude, mais comme prof de Lettres, j'ai ADORE Une robe couleur du temps; j'avais écrit à J.Kelen à l'époque.; et elle m'avait répondu avec finesse, intelligence. Pour moi, c'et une TRES grande. Dernièrement j'ai lu d'elle Impatience de l'absolu, c'était un choc; mais j'aime aussi beaucoup Mélusine, passage de la fée que j'ai souvent offert à des jeunes mariés!
    Bises!
    Anne

  • Tu es plus enthousiaste que moi en ce qui concerne cet essai, je me souviens que tu l'avais évoqué dans un commentaire précédent. Merci pour ces autres titres, il me reste beaucoup à découvrir.

  • J'ai lu plusieurs auteurs sur les contes de fées, mais pas Jacqueline Kelen. Par contre, je l'ai beaucoup écoutée à la radio lorsqu'elle était productrice à France-Culture. Elle savait parler avec passion des thèmes qu'elle abordait. Je l'ai rencontrée une fois également à un salon du livre, je l'ai trouvée assez déconcertante ...

  • Sans nul doute une passionnée et avec cela, un rythme d'écriture étonnant, deux livres par an !

  • Leur approche des contes est très différente.

  • Au sujet des contes, je ne parlerai pas de bettelheim, tu le cites, mais connais tu Ne le dites pas aux grands, d'Alison Lurie?

  • Eh bien non, bien qu'Alison Lurie soit bien présente dans ma bibliothèque - une lecture que tu recommandes ? Je n'ai pas trouvé ce titre sur ton blog.

  • Je recommanderais aussi "Ne le dites pas au grands", d'Alison Lurie (une de mes auteures favorites. J'y ajouterais "Une faim de loup", d'Anne-Marie Garat.
    Bien amicalement,

    ANNE

  • Ah, je note, je note, merci !

  • Je n'ai plus lu de contes depuis que mes enfants sont grands. J'aimais beaucoup ceux de Gripari "la sorcière de la rue Mouffetard". Attendre d'avoir des petits enfants ? Cela ne s'annonce pas de sitôt :-)

  • En lisant cet essai, je me suis rendu compte de tous ces détails des contes gravés en mémoire, sans doute lus et relus. Bon dimanche, Zoë.

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