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Camus à Casarès

Une correspondance très intime, telle fut ma première impression en lisant la Correspondance d’Albert Camus et Maria Casarès. De quel droit lire ces lettres d’amour, me suis-je demandé. La proximité dans le temps ? (Lui est mort en 1960, elle en 1996.) Cela ne m’était pas venu à l’esprit en lisant les Lettres de la duchesse de La Rochefoucauld à William Short ou la correspondance entre Camille Claudel et Rodin, Virginia Woolf et Vita Sackville-West, Marina Tsvetaïeva et Rilke, Tchekhov et Olga Knipper ou encore les Lettres à Milena de Kafka.

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Catherine Camus, la fille de l’écrivain, rappelle dans l’Avant-propos qu’ils sont devenus amants « à Paris le 6 juin 1944, jour du débarquement allié ». L’actrice Maria Casarès, 21 ans, jouait Martha dans Le malentendu de Camus. Elle vivait à Paris depuis 1936, son père, « plusieurs fois ministre et chef du gouvernement de la Seconde République espagnole » ayant été contraint à l’exil par Franco. Camus, 30 ans, « séparé de sa femme Francine Faure par l’occupation allemande, était engagé dans la Résistance. »

Ils se séparent quand Francine Faure peut rejoindre son mari, en octobre 1944. Le 6 juin 1948, Camus et Casarès « se croisent boulevard Saint-Germain, se retrouvent et ne se quittent plus », même si la vie, le théâtre les éloignent souvent l’un de l’autre. Cette correspondance révèle un amour « irrésistible », raconte la vie d’une « très grande actrice » et celle des comédiens à la Comédie-française, au TNP. Camus partage sa passion pour le théâtre. Malgré ses ennuis de santé, il poursuit son travail d’écrivain, se soucie de sa femme et de leurs deux enfants. En conclusion de l’avant-propos, sa fille, qui a « longuement résisté » à cette publication d’après Le Monde, conclut : « Merci à eux deux. Leurs lettres font que la terre est plus vaste, l’espace plus lumineux, l’air plus léger simplement parce qu’ils ont existé. »

Ce sont des écrits vraiment très personnels, passionnés, sans pose. Les déclarations amoureuses sont ardentes, ils se sentent faits l’un pour l’autre : « Or ce que tu es, est ce que j’aurais rêvé d’être si j’étais née homme » (Maria à Albert, août 48). Après les épanchements des débuts, ils abordent aussi d’autres sujets. En particulier la littérature, il est vrai, à travers le théâtre, l’écriture, leurs lectures ; cette correspondance est un témoignage de premier plan sur les années qu’ils ont traversées ensemble.

Je me suis souvent réjouie à la lecture des lettres de Maria Casarès, pleines de vitalité. Elle remonte régulièrement le moral d’Albert Camus, le rassure quand il s’inquiète après plusieurs jours sans nouvelles, raconte les succès et les fours, les tournées, les rencontres, les détails du quotidien à la rue de Vaugirard où elle vit avec son père (sa mère est décédée en 1946) et un couple de domestiques attentionnés. Maria Victoria, comme elle signe parfois, a son franc-parler, beaucoup d’humour et une certaine sagesse dans sa vie folle. « Quant à toi, en prenant le train, le bateau, pour revenir, laisse là tes inquiétudes. Arme-toi bien. Et reviens vite dans l’exigence pour toi, pour moi, à la rigueur ; mais dans l’indulgence totale pour les autres, ou dans l’humour. C’est la seule manière de vivre quand on est incapable d’adopter un destin de pierre. » (23 décembre 1952)

Maria Casarès n’est pas tendre pour les Belges quand elle vient jouer en Belgique. Comme à Camus, il lui faut la lumière du Sud, du soleil pour renaître chaque jour. La personnalité de l’écrivain, quoique grand amoureux, apparaît plus sombre, plus tourmentée. « J’avais rêvé d’une vie plus simple et plus droite. Sur ce point, je dois m’en prendre à moi, c’est un échec. Mais je n’avais jamais rêvé que ma vie puisse être remplie par un être comme elle l’est par toi. C’est pourquoi je suis heureux de vivre, j’aime ma chance, je suis plein de gratitude. » (8 juillet 1955)

Bien sûr, leur correspondance est si abondante (865 lettres) parce qu’ils vivaient souvent séparés. S’écrire, c’est leur manière de s’aimer, d’entretenir la flamme. Ce n’est pas toujours facile avec la vie qu’ils mènent, chacun de leur côté, engagés à fond dans leur carrière. Ils parlent beaucoup d’eux-mêmes, des personnes qu’ils côtoient dans leurs activités et leurs déplacements, de leurs amis, des endroits où ils mangent, où ils logent. De leur joie du temps qu’ils viennent de passer ensemble, de leur impatience à se retrouver.

Ce tourbillon amoureux est brutalement interrompu par la mort accidentelle de Camus le 4 janvier 1960. Dans sa dernière lettre à Camus, datée du soir de Noël 1959, Maria Casarès écrivait : « Je t’attends. Je t’attends, ronde et souriante, la cuisse alourdie par l’absence des planches. Et en attendant, je t’embrasse à perdre haleine. » Le 30 décembre 1959, Albert Camus lui écrit pour annoncer son arrivée ; il lui donne rendez-vous pour dîner ensemble le mardi, « en principe, pour faire la part des hasards de la route ».

Commentaires

  • Comme quoi il est de nombreux amours parallèles qui durent et durent et durent et ne s'effondrent pas. Sans doute parce qu'on ne veut qu'aimer et pas posséder. Mais je crois que je n'aurais pas le courage de lire ces belles lettres, imaginant la douleur que ça doit être d'être veuve sans droit de l'être... et la brutalité de l'arrachement...

  • Un arrachement d'autant plus brutal qu'ils allaient se retrouver enfin.
    Maria Casarès trouvera en André Schlesser un nouveau compagnon de vie qu'elle finira par épouser. Ils ont acheté chacun une partie du manoir de La Vergne, devenu après leur mort « La Maison du comédien - Maria Casarès ».

  • J'aime beaucoup le commentaire d'Edmée : veuve sans avoir le droit de l'être !!!
    cette correspondance m'attends mais jusque là j'ai hésité pour les mêmes raisons que toi, un sentiment de voyeurisme du fait de la proximité mais quand on a la bénédiction des enfants ....

  • Après les premières années de correspondance, d'autres sujets se mêlent davantage à leurs sentiments, l'impression d'être intruse en les lisant diminue.

  • Je ne connaissais cette partie de la vie privée d'Albert Camus, mais c'est à l'image de ce grand philosophe et écrivain, un homme au grand coeur, au grand talent et d'une grande exigence dans la vie.
    Merci Tania

  • Oui, Bizak, cette grande exigence par rapport à lui-même apparaît bien dans ses lettres, pour sa vie personnelle comme pour son œuvre.

  • Étant l'épouse répudiée et n'ayant pas la grandeur d'âme de Catherine Camus, j'aurais du mal à lire cette correspondance comme ce fut le cas pour "les lettres à Anne " de François Mitterrand et cela malgré la grande qualité de certaines pages.

  • j'aurai et non j'aurais.

  • Je comprends ce point de vue, Nicole. Francine Faure était au courant de cette liaison et Camus prenait soin d'elle, mais elle en souffrait.

  • Quelle déception , moi qui admire tant Camus , l'écrivain
    et Maria Casarès , la tragédienne ! Leurs lettres sont d'une platitude inouïe , pourquoi a-t-on jugé utile de publier cette correspondance privée qui n'apporte rien à une meilleure connaissance de deux êtres par ailleurs si doués !

    ces deux êtres par ailleurs immensemment doués .
    ,

  • Pour ma part, j'y ai découvert la profondeur de leur amour et à quel point la vie de Camus était marquée par la maladie.
    Bienvenue sur ce blog, Béatrice.

  • Comme toi je me suis sentie d'abord gênée de rentrer dans l'intimité de ce couple. Mais la beauté des textes transcendent cette gêne-là. Retrouver les mots de Camus ! Et ceux de Casarès sont à la hauteur... Magnifique couple, magnifique échange.
    Ce que je n'ai pas ressenti dans les "Lettres à Anne" de Mitterrand, d'ailleurs, qui me sont tombées des mains, alourdies par un sentiment persistant de voyeurisme (ou d'exhibitionnisme, cela dépend de quel côté on se place).

  • C'est vrai que l'attitude de Maria Casarès correspond bien à ce qu'elle écrit un jour à Camus sur ses intentions : "faire mon métier de femme avec santé et courage".
    Je n'ai pas lu les lettres de Mitterrand.

  • J'ai emprunté ce gros ouvrage à la bibliothèque il y a quelques mois mais je n'ai pas vraiment eu le temps de m'y plonger. Quels personnages quand même, Albert et Maria !

  • Bonne lecture, Anne. On découvre ici leur caractère dans la vie privée, leur engagement total dans l'écriture ou dans le théâtre - des personnalités profondes.

  • Je suis bloquée devant ce genre de correspondance privée, surtout que nous pouvons nous souvenir des deux épistoliers vivants. J'ai une gêne aussi par rapport à un homme de plus qui ne veut pas choisir entre deux femmes, fut-ce Camus. Bref, je ne suis pas prête à me lancer.

  • Cette proximité se ressent aussi dans la langue écrite, dans le style. Camus était un séducteur qui se faisait un devoir de rester présent auprès de la mère de ses enfants, surtout quand elle souffrait de dépression. Maria Casarès n'a pas été pour lui une passade, cette Correspondance témoigne de leur amour véritable, charnel et spirituel.

  • Ce livre me tente parce que j'aime énormément Camus. Bien que les correspondances intimes me gênent toujours un peu. Celle de Mitterrand et Anne ne me tentait pas du tout faute de sympathie.

  • Camus s'y montre dans ses faiblesses mais dans une volonté entière d'écrire son œuvre. Toutes les lettres ne sont pas d'un égal intérêt, mais vous y trouverez de belles pages. Bonne lecture, Armelle.

  • Les propos de la fille de Camus sont magnifiques, cette publication a du être vraiment difficile pour elle, elle a du remuer des souffrances enfouies. Personnellement, je trouve que l'intimité est un domaine à préserver, c'est un ilot de liberté et de partage entre deux êtres qui n'appartient qu'à eux... Bises, doux après-midi Tania. brigitte

  • Je partage ton point de vue et en même temps je comprends que la correspondance d'écrivains, d'artistes, quand elle est conservée, soit aussi un précieux témoignage pour la postérité.

  • j'évite ce genre de lecture parce que ça me gêne beaucoup d'entrer dans l'intimité des gens à ce point-là, je suis sûre que ni Camus ni Maria Casarès n'auraient publié ces lettres

  • J'ai pensé à toi et à des remarques que tu avais déjà faites par ailleurs à ce sujet, pour moi c'est la première fois que je le ressens à ce point. Maria Casarès aurait eu le temps de supprimer cette correspondance ou de mettre son veto à toute publication, je suppose. Michel Gallimard était leur ami commun, cela a peut-être compté dans la décision de publier.

  • Je ne crois pas que j'aurais l'énergie de venir à bout de ces 865 lettres. Je me rappelle très vaguement avoir eu ce livre dans les mains et, curieux, parcouru une ou deux lettres. Le droit à la curiosité, puisque Gallimard nous l'autorise, m'incitera à trouver le livre en bibliothèque, afin de faire revivre cette époque, je ne doute pas que les lettres des amants (surtout Maria à vous lire) y réussissent.
    (Correspondance : j'ai acheté celle de Flaubert et Sand en Poche.)

  • De belles lettres de Camus aussi, bien sûr, mais j'avoue avoir été particulièrement sensible à cette force joyeuse de Maria Casarès.
    Merci de signaler cette correspondance de Flaubert, dont je postpose sans cesse la lecture, ce Poche me tente.

  • Ce livre doit être d'une grande richesse. Outre cet immense amour, la découverte de leurs deux mondes artistiques différents doit être passionnante.
    L'aspect un peu voyeuriste me gène aussi quelque part...
    Merci Tania pour ta présentation délicate et sensible. Bises. Claudie.

  • Oui, Claudie, c'est passionnant de découvrir les échanges entre ces deux êtres d'une grande sensibilité. J'ai pensé un moment qu'on aurait pu ne pas publier les lettres du début de leur relation, mais cela forme un tout, bien sûr, et ils ne cesseront de se dire leur amour pendant toutes ces années. Bonne journée, bises.

  • Cela fait très longtemps que je n'ai pas lu de correspondances et après avoir lu ton billet celle-ci me tente bien. Merci Tania.

  • Je te souhaite une bonne lecture de cette Correspondance hors du commun. Bonne après-midi, Annie.

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