Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

marche - Page 9

  • Fraternité

    « Je n’avais jamais éprouvé cela auparavant : que l’amitié, l’amour, ne sont pas affaire de temps mais le résultat d’une secrète alchimie, et que l’éternité, non plus, n’est pas une affaire de durée. Tout homme, dit-on, revient changé d’un pèlerinage. Mes amis Kurdes et Turcs, pèlerin de la fraternité, je rentrerai à la maison avec votre sourire et votre accolade de l’adieu au fond de moi. »

     

    Bernard Ollivier, Longue Marche (I. Traverser l’Anatolie)

    Turquie Deux hommes.JPG

     

    Sur le départ, je vous ai mis de l’eau fraîche à bouillir, quelques bonnes feuilles de côté, sorti la belle porcelaine… Bonne dégustation ! Si vous laissez ici quelques bribes de conversation, je les savourerai à mon retour dans deux semaines – au printemps.

     

    Tania

  • Istanbul - Téhéran

    A soixante et un ans, Bernard Ollivier a décidé de refaire le chemin des caravaniers d’autrefois – A pied de la Méditerranée jusqu’en Chine par la Route de la Soie : c’est le sous-titre de Longue marche, le récit d’un voyage fou aux yeux des autres mais pour lui essentiel. Sa femme est morte dix ans plus tôt, ses enfants sont grands, il est retraité depuis un an. Enfance et jeunesse, vie d’adulte, il a déjà vécu deux vies « fécondes, pleines ». Mais il porte encore trop de rêves pour vieillir au coin du feu. « Et puis, dans ces vies, j’ai trop couru (…) toujours poussé par des nécessités bouffonnes dans le flot de la foule, sans cesse aller, cavaler, vite, plus vite. La société tout entière accélère encore cette galopade insensée. Dans notre folie de bruit et d’urgence, qui trouve encore le temps de descendre de sa machine pour saluer l’étranger. J’ai faim, dans cette troisième vie, de lenteurs et de silences. »

     

    Turquie un chemin.JPG

     

    Il est rentré « jubilant » des 2300 kilomètres qu’il a marché l’année précédente sur la route de Compostelle (76 jours). D’où son projet de parcourir la route « des hommes et des civilisations » par grandes étapes, en trois à quatre mois de marche par an. La première le mènera d’Istanbul à Téhéran. Le tome I de Longue marche s’intitule « Traverser l’Anatolie ». Avant le départ, en mai 1999, il se rend à Venise, la ville de Marco Polo, où il prend un gros ferry turc pour Izmir. Il y rencontre d’autres voyageurs au front ridé et au poil blanc, mais il est le seul à avoir embarqué sans véhicule. Pour se guider, il a choisi le chemin d’un commerçant français en pierres précieuses au XVIIe siècle, Jean-Baptiste Tavernier. Après une journée à Istanbul, il traverse le Bosphore : environ trois mille kilomètres à parcourir pour atteindre Téhéran.

     

    Ses principes de base sont d’éviter les grands axes, de privilégier les villages et de rechercher en particulier les caravansérails, « ces auberges qui accueillaient hommes, marchands et bêtes pour leur repos, leur nourriture et leur sécurité. » La réalité n’est pas si simple, de vieux chemins ont disparu, le trafic est dense sur la route qui longe le Bosphore et « les conducteurs turcs sont des furieux ». En empruntant une route qui passe dans les bois, il arrive à Polonez, un village catholique qui possède une église et un cimetière.

     

    Les premiers jours de marche sont les plus éprouvants : le corps va se soumettre peu à peu : « La randonnée fabrique et installe l’harmonie. » Le thé en Turquie se boit à toute heure, on l’invite souvent : « Guel, tchaï ! » Le peu de turc qu’il a appris lui permet de se présenter (il se dit instituteur à la retraite plutôt que journaliste pour ne pas éveiller la méfiance) et de demander une chambre où loger. Bernard Ollivier découvre la formidable hospitalité turque, « missafeurperver », le devoir du croyant, les égards envers le voyageur.

     

    Mal aux pieds, rougeurs, ampoules, il paie bientôt le prix d’étapes trop longues : trente kilomètres par jour en moyenne au lieu des dix-huit à vingt-cinq prévus. Le doute l’assaille régulièrement : un de ses hôtes n’arrive pas à comprendre son but. Les chauffeurs qui freinent pour lui proposer de monter et essuient un refus le prennent pour un martien. Or pour ce marcheur, « la marche est liberté et échange ; les véhicules, prisons d’acier et de bruit, sont des lieux de promiscuité non choisie. »

     

    L’isolement dû à la langue, il l’a sous-estimé. Les destructions du patrimoine aussi. De vieux et merveilleux caravansérails ont survécu, mais beaucoup ont disparu ou sont en ruine. Son corps, malgré les blessures, s’adapte : « J’agis, je rêve, je marche, donc je vis. » Dans les villes, il peut se doucher à l’hôtel, se reposer vraiment même si l’appel à la prière le réveille à l’aube. Dans les villages, les haltes sont plus propices à de vraies rencontres mais il y a la fatigue des hommes qui défilent pour voir l’hurluberlu qui se rend à Téhéran à pied. Rares sont les familles où garçons et filles sont traités à égalité, comme chez cet étudiant ingénieur qui l’accueille à Tosya, « la plus belle ville que j’aie vue depuis Istanbul ».

     

    Ollivier rappelle à l’occasion l’histoire ancienne, décrit l’architecture locale, s’émerveille devant les maisons ottomanes préservées. Son récit médite souvent sur le sens de la marche – « Dans presque toutes les religions, la tradition du pèlerinage a pour objet essentiel, à travers le travail de l’être physique, d’élever l’âme. Les pieds sur le sol, mais la tête près de Dieu. » Lui est agnostique, mais se dit chrétien par prudence quand on l’interroge sur sa religion. Le 16 juin, il franchit le millième kilomètre sans trop prendre au sérieux les avertissements contre les « terroristes » qu’il risque de rencontrer. Mais il n’échappera pas toujours aux ennuis.

     

    Des kangals à ses trousses, ces redoutables chiens de berger contre lesquels on l’a mis en garde ; des hommes qui essaient de le coincer pour le voler ; des « jandarmas » alertés par un hôte méfiant, qui l’emmènent manu militari passer une nuit à la caserne… L’officier qu’il baptise « Zyeuxbleus », impassible devant sa révolte d’être ainsi traité sans pouvoir contacter son consulat, le confie à la police des étrangers dont le responsable est au contraire l’homme le plus avenant qui soit – les « deux visages de la Turquie actuelle », le soldat d’un côté, l’homme ouvert sur le monde de l’autre. Les femmes ? Elles lui paraissent partout de « sous-citoyennes », reléguées à la cuisine, « programmées pour l’effacement et l’effort ».

     

    Plus Ollivier avance, plus les dangers de son aventure se concrétisent : tentatives de vol, mauvais traitements auxquels il n’échappe que par ruse. Tout cela le tient malheureusement à l’écart des villages kurdes où l’armée est omniprésente. Le premier tome de Longue marche se termine sur un échec et sur un espoir. Ollivier ne pourra pas franchir la frontière iranienne. Malgré ses gros problèmes, il ne pense pourtant qu’à cela, fermement décidé à revenir au Mont Ararat reprendre le chemin interrompu. Si son récit nous fait parcourir une route historique, c’est surtout un livre de questionnement : sur soi-même et sur les autres, sur les modes de vie. Ollivier y rapporte de très belles rencontres. Le marcheur s’interroge, pose des questions, répond. Le chemin, c’est comme la vie : il y a un sens à trouver qui n’est sans doute pas au bout du voyage, comme le lui avait dit une femme sur la route de Compostelle, mais qui est dans le cheminement même.

  • Sentier du littoral

    La première impression, c’est chaque fois, en sortant de la voiture, ce parfum de liberté retrouvée après plus d’un millier de kilomètres de route : effluves de romarin,
    de pin, d’eucalyptus, l’enchantement méditerranéen des narines aux poumons. La promesse de jours sans pluie, ou presque, d’horizons dégagés, de fleurs vives.

     

     Littoral 10 Panneau du sentier.JPG

     

     

    Bien sûr, il y a le plaisir de longer la mer, là où le sable est le plus solide, au plus près des nappes d’écume ou carrément les pieds dans l’eau, rite de retrouvailles et d’au revoir. Mais je ne me lasse pas de parcourir les anciens chemins de douaniers rebaptisés « sentier du littoral », héritage, ai-je lu, de la Révolution française – il fallait surveiller les côtes, contrer les passeurs et contrebandiers.

     

    Littoral 1 Vers Fabregas.JPG

     

    De Mar Vivo (La Seyne sur Mer) à Fabregas, pour se mettre en jambes. Après la plage de galets de La Verne, un pittoresque chantier de « pointus » déclenche l’envie de prendre une photo ou deux, une fois de plus. Ensuite l’itinéraire est interrompu (depuis des années) à cause d’un éboulement, ce qui oblige à remonter entre des villas. Mais j’aime jeter un coup d’œil aux jardins, aux portails et aux terrasses, quand ils veulent bien se montrer. Puis on retrouve le chemin qui mène à Fabregas, à sa plage de sable noir. L’endroit est assez mélancolique, les abords peu entretenus donnent une impression d’abandon. Des galets forment joliment le nom d’une villa sur un mur de pierres.  

    Littoral 3 Le Gaou.JPG
     
     

     

    Le Brusc, un matin. Les rochers du Gaou ont un air de sauvagerie bretonne. Réserve naturelle, l’île est réservée aux piétons, et des clôtures en bois protègent la flore et la faune. Après la passerelle d’accès, on longe d’abord la lagune du Brusc où se développent les posidonies, dans une eau calme et peu profonde. Cette fois, j’y ai vu des bancs de petits poissons qui se déplaçaient tout près de la surface, on aurait dit des têtards. Mon coup de cœur, sur cette île, va aux arbres que le vent courbe de
    mille manières, danseurs de l’espace marin. Au nord, il vente presque toujours furieusement, spectacle de vagues garanti dans les criques abruptes. Le tour de l’île commencé dans le calme est alors rythmé par les éléments.

     

    Littoral 4 Arbres du Gaou.JPG
     

    Le Brusc est aussi un bon point de départ pour gagner Sanary par le sentier du littoral, en deux heures environ. Tantôt le long d’une plage, tantôt par un chemin entre les rochers ou encore sur des murets, on y marche avec une vue magnifique sur le Gaou, les îles des Embiez, la baie. La végétation est très particulière aux abords de la batterie du Cap nègre : les figuiers de Barbarie attirent l’attention, de jolies gesses bicolores y épandent çà et là leurs volutes.

     

    Littoral 6 Gesse de Provence.JPG

     

    Et puis les plages, la promenade du bord de mer. Et enfin Sanary, son marché matinal dans l’allée de platanes et puis ses quais, ses beaux pointus face à la mairie, ses étals aux appellations variées (« Laisse dire » m’a laissée songeuse). Le port de Sanary est un merveilleux endroit pour se restaurer en terrasse tout en observant le va-et-vient,
    un mélange d’élégantes, de flâneurs, de couples plus ou moins assortis, de vendeurs, de chiens de toutes races, de paniers remplis de fleurs. 

     

    Littoral Etal à Sanary.JPG
     
     

     

    Bien sûr, on ne résiste pas à l’appel de la corniche des Baux : au pied de la falaise, on prend l’escalier qui mène aux villas les plus chic – certaines ont abrité des écrivains allemands fuyant le nazisme – et à la chapelle de Notre-Dame de Pitié pour redescendre au port par la promenade bordée de plantes et d’arbres remarquables, jalonnée par les icônes d’un calvaire.

     

    Littoral 7 Pointus à Sanary.JPG

     

     

    Pour terminer, la promenade des beaux jours : il faut un grand ciel bleu sur le sentier des calanques à Cassis, pour admirer le paysage dans toute sa gloire. Port-Miou est
    la plus longue des calanques, et c’est un spectacle éblouissant de voir tous les bateaux amarrés dans cette langue de mer entre les hautes parois blanches où poussent seuls les pins d’Alep. Le sentier du Petit Prince rend hommage à Saint-Exupéry, dont l’avion a été abattu au large en 1944.

     

    Littoral 9 Sentier des calanques Port-Miou.JPG
     

     

    « Qu’y a-t-il au départ ? Une tension musculaire. En appui sur le pilier d’une jambe, le corps se tient entre terre et ciel. » (Rebecca Solnit, L’art de marcher, Actes Sud, 2002). A qui aime marcher, le sentier du littoral donne beaucoup.
    Je ne me lasse pas de ses lumières.