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contes

  • Egaré

    Tolstoï Le Journal d'un fou.jpg« Je m’étais égaré. La maison, les chasseurs, tout était loin, et le silence seul à l’entour. Transpirant, fatigué, je ne savais que faire. M’arrêter, c’était m’exposer à mourir de froid. Marcher ? Je n’avais plus de forces. Nulle réponse à mes appels. Tout autour, c’était la forêt, sans points de direction. Je m’arrêtai et, atterré, je sentis que l’atroce inquiétude d’Arzamas et de Moscou, mais cent fois plus forte, revenait. Le cœur battant, grelottant de tout le corps, j’attendais quelque chose. Etait-ce la mort ? Pourquoi ? Je n’en veux pas ! et comme à Moscou, j’allais encore questionner Dieu, quand je sentis nettement que je ne devais pas le faire, qu’il ne fallait pas compter sur lui, qu’il avait dit tout ce qu’il fallait et que moi seul étais coupable. »

    Léon Tolstoï, Les mémoires d’un fou

  • Mémoires d'un fou

    Extraits des œuvres posthumes de Léon Tolstoï (1828-1910), Le réveillon du jeune tsar et trois autres contes (traduits du russe par Georges d’Ostoya et Gustave Masson) datent de 1884 à 1905. Après avoir revu le film Guerre et Paix de King Vidor (1956) à la télévision, avec Audrey Hepburn en Natacha Rostov et Henry Fonda en Pierre Bezoukhov, si émouvants, j’ai trouvé ce petit Folio de Tolstoï à la bibliothèque.

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    Les Mémoires d’un fou, le plus ancien des quatre contes (connu aussi sous le titre Le Journal d’un fou), est le récit d’un homme qui vient d’être examiné par les médecins : « ils se sont mis d’accord pour déclarer que je n’étais point atteint d’aliénation mentale ». Lui est convaincu du contraire, mais s’est efforcé de rester calme pour éviter un placement à l’asile. Il souffre d’un mal qui remonte d’après lui à l’enfance. Vers cinq, six ans, mis au lit par sa vieille nourrice Eupraxie, il avait entendu la gouvernante crier contre elle « à propos d’un sucrier » et avait eu la vision insoutenable d’un petit garçon fouetté par un homme monstrueux, qui déclencha sa première crise de sanglots irrépressibles.

    Marié depuis dix ans, il refait une crise du même genre lors d’un voyage en vue d’acheter un domaine. En route, la nuit, il sent la terreur l’envahir avec une terrible peur de mourir et la conscience d’un déplacement absurde : « Pourquoi suis-je ici ? Où vais-je ? Qui fuis-je ? » L’anxiété nocturne et la pensée de la mort le torturaient. On lira comment il finira par y échapper.

    Cette histoire, la plus forte de ce petit recueil, est inspirée par la crise existentielle que Tolstoï a lui-même vécue après avoir terminé d’écrire La Guerre et la Paix, crise qu’il a décrite en ces termes dans son Journal en septembre 1869 : « Brusquement, ma vie s’arrêta… Je n’avais plus de désirs. Je savais qu’il n’y avait rien à désirer. La vérité est que la vie est absurde. J’étais arrivé à l’abîme et je voyais que, devant moi, il n’y avait rien que la mort. Moi, homme bien portant et heureux, je sentais que je ne pouvais plus vivre »

    Ainsi meurt l’amour est le récit souvent dialogué d’un certain Ivan Vassilievitch qui pense, contre l’avis de ses amis, que ce qui arrive à l’homme ne dépend pas tant du milieu où il vit que du hasard. Il aime conter des épisodes de sa vie. Cette fois, il s’agit d’un sentiment amoureux né lors d’un bal – à une époque où il adorait les soirées – et qu’une scène observée dans la rue au petit matin, inattendue, va mettre à mal, ainsi que le cours de sa vie.

    Une âme simple (ou Alexis le pot) raconte la vie d’Aliocha, le second fils d’un paysan. On le surnommait « le pot » parce qu’un jour il était tombé et avait cassé le pot au lait qu’il portait à la femme du diacre. Quand son frère aîné part pour le régiment, à dix-neuf ans, Aliocha, toujours prêt à rendre service, devient l’homme à tout faire d’un marchand. Simple et gentil, aura-t-il droit au bonheur ? Méditation sur les responsabilités, Le réveillon du jeune tsar (au pouvoir depuis cinq semaines) est l’histoire d’une soirée que celui-ci voudrait passer librement avec sa femme, après avoir rempli ses nombreuses obligations. Y arrivera-t-il ?

    Même s’ils sont de qualité inégale et que je leur ai préféré Maître et serviteur, on reconnaît dans ces contes posthumes le questionnement tolstoïen sur le sens de la vie et son art de décrire choses et gens avec réalisme. Comme l’écrit Romain Rolland dans Vie de Tolstoï (1911), « toutes les fois qu’il est en face d’une action, d’un personnage vivant, le rêveur humanitaire disparaît, il ne reste plus que l’artiste au regard d’aigle, qui d’un coup va au cœur. Jamais il n’a perdu cette lucidité souveraine. »

    P.-S. Prendre le temps de relire La Guerre et la Paix.

  • Déchiffrer

    kelen,une robe de la couleur du temps,le sens spirituel des contes de fées,essai,littérature française,contes,perrault,grimm,andersen,âme,spiritualité,culture« Déchiffrer un conte, c’est un peu s’avancer seul dans les bois touffus en direction du château merveilleux dont on aperçoit de loin le haut des tours. Peu à peu, les arbres s’écartent sur votre passage, découvrant d’autres perspectives, une vision plus nette, et les buissons impénétrables se parent de fleurs qui éclosent comme autant de significations nouvelles. Mais parvient-on jamais au cœur du château, dans la chambre de l’invisible, là où dort, éternellement jeune, la Présence ineffable ? Le déchiffrement est un long dépouillement de soi, et à la fin c’est le corps qu’il faut quitter, vêtement importun, au pied du lit du mystère. » 

    Jacqueline Kelen, Une robe de la couleur du temps (Chapitre 15, Une si longue patience : La Belle au bois dormant, Perrault-Grimm)

  • Kelen et les contes

    Après L’Esprit de solitude, j’avais envie de lire autre chose de Jacqueline Kelen. Une robe de la couleur du temps (2014) est un essai sur « le sens spirituel des contes de fées ». Bruno Bettelheim, dans Psychanalyse des contes de fées, avait défendu leur valeur thérapeutique pour les enfants. Ici, le prologue en fait aussi l’éloge pour les lecteurs adultes, « car il est bien mort, celui qui ne souhaite entendre conter merveilles, celui qui n’a pas soif d’amour et de beauté, celui qui ne sait plus frissonner de joie. »

    Kelen Une robe.jpg

    Jacqueline Kelen revisite les contes traditionnels – de Perrault, Grimm et Andersen – qu’elle considère comme « des messagers et des médiateurs » qui « restaurent les fils qui relient la Terre au Ciel, l’humanité aux dieux, l’âme à sa patrie d’origine. » Ce n’est donc pas pour la morale ou l’effet thérapeutique qu’ils importent, mais pour leur « portée initiatique : ils appellent à une autre conscience, à une seconde naissance, à une vie supérieure. »

    Elle explore cette sagesse tournée vers l’invisible et à rebours d’une vision moderne réduisant l’existence terrestre au socio-économique et au physique en nous invitant à « écouter à la porte du mystère ». Elle distingue l’âme – si bien approchée par François Cheng – du psychisme. Même si « l’âme ne va pas nue », puisque dotée d’une enveloppe charnelle, les contes « montrent aussi les multiples liens, visibles et invisibles, qui tissent une vie humaine et, devant les yeux émerveillés, ils déplient avec délicatesse la robe d’apparat qui seule convient à l’âme. »

    Le premier chapitre dit l’importance des contes : ils rappellent « aux petits humains » qu’ils ont « à apprendre et à grandir ». Jacqueline Kelen les relit pour y déceler les correspondances « entre le monde extérieur des phénomènes et des choses concrètes et l’univers impalpable des réalités spirituelles ». Les contes s’adressent « au plus intime » de notre être, quel que soit notre âge.

    Dans un ordre de « progression sur la voie spirituelle », Une robe de la couleur du temps aborde dix-sept contes, du Vilain Petit Canard à Peau d’âne qui donne son titre à l’essai. Rappelant chaque fois leur histoire, l’essayiste interroge les personnages, les faits, le texte, afin de dégager leur signification bien au-delà du visible, voire leur sens métaphysique.

    « Vivre avec les autres, sous le regard des autres, est sans doute rassurant, mais cela empêche de se connaître soi-même, d’explorer ses ressources intérieures. En quittant le lieu où il est né, le milieu où il a été éduqué, le Petit Canard laisse derrière lui les habitudes et conventions familiales, les certitudes et les préjugés transmis, tous ces conditionnements qui façonnent l’individualité extérieure et qui la rendent conforme aux autres. En partant seul sur les chemins, il va découvrir sa singularité précieuse en même temps que sa solitude, se dépouiller des mauvaises images qu’on lui infligeait et rencontrer sa vraie nature de cygne. » (Chapitre 2, De l’exil à l’envol, Le Vilain Petit Canard, Andersen)

    Lisant Le Roi-Grenouille de Grimm, Jacqueline Kelen insiste sur la diversité de points de vue possibles sur le récit. On peut s’identifier à un ou à plusieurs personnages, à un animal, y distinguer « plusieurs strates », de l’apparent au caché. « Adopter des points de vue différents est un exercice qui ouvre le cœur autant que l’intelligence. » Tous les détails, et même les personnages secondaires, ont quelque chose à dire : si l’on y est attentif, tout « s’ouvre et se déploie. »

    Ainsi, le petit poids du petit pois déposé sous les matelas de La princesse au petit pois d’Andersen amène à l’essentiel : « Que pèse l’âme en effet ? A quelle aune la mesurer ? Existe-t-il une pierre de touche pour s’assurer de sa valeur ? […] L’amour, la beauté, le silence, la joie ont une valeur inestimable : ils ne pèsent rien du tout dans la balance ni sur le trébuchet […] Le petit pois, apparemment sans intérêt, représente bien ce rien du tout qui est tout. »

    Parfois, comme à propos des Habits neufs de l’empereur d’Andersen, Jacqueline Kelen déconcerte en réhabilitant les vêtements hors de prix et invisibles de tous. Quand l’empereur se regarde dans le miroir sans y voir sa nudité, serait-ce qu’il « contemple une beauté céleste qu’il a cherchée passionnément durant son existence entière » ? En revanche, sa lecture de Cendrillon est pleine de trouvailles et aussi celle de Peau d’âne, qu’elle conclut ainsi : « Les contes de fées ne cessent de parler de l’au-delà et de l’outre-temps, de nous y préparer aussi. »

    J’ai pris plaisir à redécouvrir certains contes dans cet essai, même si je l’ai trouvé parfois répétitif ou systématique. La parole « enchantée » des contes, leur riche mystère, on n’a jamais fini d’en tirer les fils, conclut Kelen, et il est bon de continuer à les transmettre.

  • Nasreddin Hodja

    Petite Anatolie Nasreddin.jpg

    « Les élèves interrogent Nasreddin Hodja, leur instituteur :

    – Maître, quel homme a plus de valeur : celui qui conquiert un empire par la force, celui qui peut le conquérir, mais qui se l’interdit ou celui qui empêche un autre de s’emparer d'un tel empire ?

    Perplexe, Hodja répond :

    – Je n’en sais rien. Mais je sais quelle est la tâche la plus difficile au monde.

    – Laquelle ? demandent les élèves.

    – Vous apprendre à voir les choses comme elles sont réellement. »

     

    D’autres contes délicieux à lire sur le site : http://nasreddinhodja.blogspot.be/