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Roman - Page 172

  • Lessive

    « Elle descendait au jardin, son panier sur la hanche. Les oiseaux s’élevaient du sol et allaient se poser un peu plus loin sur une clôture ou dans la haie du jardin de la villa. Antonia tirait chaque pièce du panier, l’étalait bien, la secouait entre ses deux mains pour chasser les plis, puis se tendait sur la pointe des pieds pour accrocher le linge à l’aide de pinces de bois qu’elle prenait à mesure dans la poche de son tablier.

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     Barbalala, La lessive © Decogalerie

     

    A demi détournée, elle expliquait à l’une ou l’autre voisine : « Oh ! C’est que j’ai peur qu’il ne pleuve tout à l’heure. Alors je me suis dépêchée. »
    Car il ne fallait pas blesser l’amour-propre des gens.
    « Vous êtes la première », lui criait Alice, descendant à son tour. Et parfois Alice était avant elle dans son jardin, occupée à suspendre les larges chemises de Nicolas.

    Peu à peu tous les jardins se pavoisaient. C’était un étrange peuple qui surgissait là. Les jambes des caleçons rayés se gonflaient de vent, et des bonshommes raides et soufflés se tendaient sur les cordes comme s’ils voulaient atteindre quelque chose. Ce jour-là, chaque ménage devait bien montrer ce qu’il avait, sans fausse honte. On aurait pu voir sans peine quelles dames avaient des dentelles à leurs combinaisons et lesquelles portaient des pantalons ouverts, et quels messieurs dormaient en pyjama. Mais personne ne regardait à cela : c’était du linge qu’on lavait, – et n’était-on pas tous des gens de la cité ? »

    Robert Vivier, Folle qui s’ennuie

     

    ***

     

    A partir de lundi, le poète Robert Vivier vous tiendra compagnie en mon absence. Je vous souhaite un début de printemps en douceur.

     

    Tania

     

  • Folle Antonia

    « C’était chaque fois la même chose : quand la nuit tombait, elle se cachait dans les coins, hors d’haleine, les pommettes en feu, voulant encore jouer, tandis qu’on s’égosillait après elle. » Quand Antonia se souvient de son enfance, elle revoit sa mère qui l’appelle, la réprimande, la retient. Mais Antonia s’échappe, réussit avec ses amies à grimper sur la palissade « au bout de l’impasse de Vieux-Paradis » pour y contempler « l’autre côté », respirer l’odeur d’un seringa, chanter « de se trouver là en l’air ». Des garçons viennent la faire tomber, elle se bat souvent. Un jour, « le méchant Jules Dubois » lui fait même un œil poché. « Toute chaude de honte et de colère », elle rentre à la maison mais en chemin, s’imagine en grande personne portant un lorgnon noir et se redresse, toute à son rôle.

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    Cité-jardin du Logis à Boisfort

    Folle qui s’ennuie (1933), le plus connu des romans de Robert Vivier (1894-1984), relate les apprentissages d’Antonia. Le jour de sa première communion, la fillette donne la main à Jules Dubois, l’air « pâle et distingué » en veston noir et cravate blanche, on les admire. Plus tard, Jules vient jouer à la balle avec elle sur la pelouse, lui reproche de ne pas savoir jouer. Pleurs, bouderies. Antonia se console en prenant dans ses bras la poupée qu’elle a appelée comme elle : « Antonia, Antonia, mon amour, qu’est-ce que vous ferez quand vous serez grande ? »

     

    Que la vie lui semble longue avant d’avoir quinze ans ! Elle suit des cours de sténo-dactylo, espère une rencontre « qui changera tout », un « coup de foudre ». Ce qui arrive, c’est la guerre. Antonia se réjouit d’abord de cette rupture dans les jours ordinaires, des soldats qui s’installent dans leur maison. Mais leurs regards sur elle la mettent mal à l’aise. Par la lucarne du grenier, elle suit avec son père les tumultes des combats. La guerre se prolonge, « on s’habitue à ne pas beaucoup sortir, à se taire ». Les parents vieillissent. Le fils Dubois sonne à la porte, c’est un gars instruit qui cause avec le père Delfosse de ce qu’il a lu dans un journal interdit par les Allemands, avec un sourire dans les yeux quand il les tourne vers elle. « Jadis, en temps de paix, être jeune fille, c’était le meilleur de la vie. Et juste au moment où arrivait le tour d’Antonia, voilà la guerre… »

     

    La guerre finie, Jules part au service militaire, et le père d’Antonia, qui travaille aux chemins de fer, est nommé à Bruxelles. Le père de Jules, un employé des postes, aussi. Pour Antonia, même une mansarde à la capitale vaut mieux qu’un château à Romainchamps. Ils habitaient une maison, il leur faut s’habituer à vivre en appartement, plus à l’étroit, dans un quartier assez éloigné du centre. Antonia aimerait la compagnie d’une bête, mais sa mère n’en veut pas – « vous ferez à votre façon quand vous serez dans votre ménage ».

     

    Un an plus tard, son père rentre un soir en compagnie de Jules Dubois, dont la mère vient de mourir. Pendant que le jeune homme fait la conversation, Antonia observe ses mains soignées, sa tenue nette – « un garçon bien comme il faut », dira sa mère. Il leur rend visite le dimanche matin, emmène Antonia en promenade. Puis, un soir, au cinéma. Antonia et Jules deviennent un de ces couples qui s’en vont le dimanche soir au long des rues. Un jour, il lui offre une petite bague ornée de turquoises. Ils se marient en juin. Pour son voyage de noces, Antonia rêve de Paris, une « idée folle ». Jules, lui, propose un petit séjour à Romainchamps – « cela lui paraissait plus raisonnable » – mais ce sera comme elle voudra, « Jules était bon. »

     

    Paris l’étonne, Antonia est heureuse. Au retour, ils s’installent chez les parents d’Antonia, c’est trop petit chez le père Dubois. Jules travaille au ministère, Antonia aide sa mère pour le ménage. Le soir, quand il rentre, le mari pose un baiser sur le front de sa femme. Quand ils passent une soirée au théâtre de La Monnaie, les parents désapprouvent la dépense, sans rien dire. Antonia rêve d’avoir un enfant, les jours se ressemblent : « Jules, ses parents, et toujours les mêmes murailles. »

     

    Tout renaît quand Jules, un soir, annonce qu’on lui a parlé d’habitations en construction dans une cité-jardin, « pas bien loin de Bruxelles » et pas trop chères. Les parents d’Antonia pourraient profiter de la retraite à Romainchamps où ils rêvent de retourner, et son père à lui viendrait vivre avec eux, les aiderait en payant un petit loyer. Antonia est ravie. Ils achètent une maison qui fait bloc avec une maison voisine et déménagent en mai.

     

    Le vieux Jean-Pierre Dubois n’est pas difficile, c’est un excellent bricoleur et jardinier, ravi de leur faire un potager. Le couple d’à côté, Alice et Nicolas Lauvaux, est sympathique. Antonia se plaît à la vie ménagère, aux causettes entre voisines. Chaque jour de la semaine, Alice et elle suivent à peu près le même programme. Le lundi est jour de lessive dans toute la cité. Quand ils sont bien ancrés dans leurs nouvelles habitudes, Antonia décide d’aller saluer ses parents. A Romainchamps, elle goûte « la paix de la province » et retrouve les parfums d’enfance. Dans le train du retour, une parole de sa mère à propos de Jules lui trotte en tête : « Mais a-t-il assez d’amitié ? » Elle n’a pas répondu.

     

    Dans la cité-jardin, Antonia commence à s’ennuyer, espère une visite inattendue, subit la mauvaise humeur de Jules qui critique la maison trop petite, mal finie, puis annonce son élection dans un comité, la création d’une section littéraire, et donc des retours tardifs. « Et dans le cœur d’Antonia un vide étonné et triste grandissait aussi haut et aussi large que la maison. » Elle s’intéresse de plus en plus à ses voisins, apprécie la présence d’Alice, celle de Nicolas aussi.  Cet homme qui connaît le nom des arbres et des oiseaux la trouble, quand son regard l’enveloppe, dans une discrète connivence.

     

    « Antonia épluche les pommes de terre pour le repas de midi. Elle n’est pas tranquille. Qu’est-ce qu’il y a donc ? S’est-il passé quelque chose ? Rien n’est changé. A quoi penses-tu, Antonia ? Folle qui s’ennuie dans son ménage. » Dans ce « roman d’un poète » (Jean Muno), Vivier décrit avec justesse la vie simple et douce et son revers, l’ennui. Il excelle à rendre la vie commune dans cette-cité jardin où se cultive aussi l’art d’être ensemble, avec amabilité et modestie. « Femme au foyer » d’autrefois, Antonia n’est qu’attente, traversée de désirs qu’elle tait, absorbée dans les silences d’une vie conjugale souvent monotone. Rêvera-t-elle toujours d’autre chose, cèdera-t-elle à quelque folie ou saura-t-elle aimer la vie comme elle vient ?

  • L'eau et le feu

    « A notre surprise, nous le voyons tirer des poches de la vieille veste de velours qu’il semble affectionner un pinceau, de l’huile, diverses fioles et il commence à travailler un petit morceau de la toile que Simon avait recouvert d’un fond sombre. La surface opaque s’anime, s’éclaire, le fond vert foncé ne disparaît pas, mais il n’est plus qu’un reflet, un fond lointain et au-dessus il y a une étendue ou une profondeur d’eau. Ce n’est qu’un petit carré dans la vaste surface recouverte par Simon. Celui-ci est impressionné par ce qu’il voit, intéressé aussi, mais il doute d’y parvenir : « C’est très délicat, dit-il, très minutieux et je n’y connais rien. » Florian ne répond pas, il secoue seulement la tête, l’air de dire : « Tu trouveras. » J’ai l’impression qu’il invite aussi Simon à inventer, à découvrir avec lui et j’ai peur pour Simon. »

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    « Nous voyons que le feu va devoir affronter toujours le mouvement des océans, des fleuves, des orages, et le froid des longs hivers terrestres.

    Florian, Simon et moi nous élevons sur les échafaudages pour faire monter le feu. Il produit une telle chaleur, un tumulte si effrayant que nous devons nous prendre constamment par la main et respirer ensemble en nous rappelant que c’est nous qui peignons ce feu qui ne peut nous consumer. »

     

    Henry Bauchau, Déluge

  • La folie de peindre

    L’épigraphe du roman est de Proust, à qui Noé dans l’arche pendant quarante jours semblait si misérable quand il était enfant : « Plus tard, je fus souvent malade, et pendant de longs jours je dus rester dans l’« arche ». Je compris alors que jamais Noé ne put si bien voir le monde que de l’arche, malgré qu’elle fût close et qu’il fît nuit sur la terre. » Noé hante Déluge (2010) d’Henry Bauchau, de part en part. C’est d’abord le récit d’une rencontre entre une femme à peine guérie d’un cancer avec un peintre qui brûle ses dessins au bord de la mer. Le feu est pour Bauchau (né en 1912) lié à un traumatisme originel, celui de de l’incendie de Louvain où il se trouvait chez ses grands-parents pendant la première guerre mondiale.

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    Lever de soleil sur le volcan © Abdel OULAI

    « Pendant ma promenade ce matin, raconte Florence (c’est la première phrase), j’ai pensé de nouveau que, jusqu’à la mort de ma mère, je n’ai pas vécu ma vie mais celle qu’elle aurait voulu avoir. » Son amie Margot l’a décidée à changer de vie, à quitter le monde universitaire parisien, pour vivre autrement dans un port du Sud. Florence y est heureuse, elle travaille dans un jardin d’enfants mais redoute que la mort rôde encore en elle.

    Du côté de l’ancien port dont elle aime l’activité, le va-et-vient des barges et le tumulte des oiseaux de mer, elle voit un homme grand, maigre, les cheveux gris en désordre sous sa casquette de marin, qui s’installe au pied d’un escalier pour dessiner. Quand il a terminé, il regarde sa feuille, la froisse, la jette en boule à ses pieds. Elle comprend que ce doit être Florian, « le fameux peintre dont on dit qu’il jette ou brûle la plupart de ses œuvres. » 

    Impulsivement, elle s’assied près de lui et dit son admiration. « Ne parlez pas, ne regardez pas, dessinez », lui répond-il. Elle tente d’esquisser un plan, où le peintre ajoute quelques traits ; elle y voit alors un mur, « celui qui barre (sa) vie ». La présence du peintre lui rappelle le père qu’elle n’a jamais connu, parti avant sa naissance. Elle se sent bien avec lui.

     

    Mais quand il met le feu à ses dessins avec son briquet, un type costaud surgit et l’invective – c’est très dangereux si près des barils d’essence et du pétrole –, bientôt suivi d’un autre, plus jeune et très beau, armé d’un extincteur. Celui-ci, Simon, a entendu parler de l’artiste pyromane et calme Albert, son collègue. Florian s’excuse : « J’ai été trop longtemps à l’hôpital. Je peux dessiner n’importe où mais faut pas que des gens viennent. »

     

    Ainsi commence une histoire d’amitié et d’amour. Le vieil homme demande à Florence de le ramener à l’hôtel et de l’aider, comme le faisait à Paris Hellé, celle qui l’a tiré de l’hôpital et « s’occupe de tout, de l’argent, des tableaux, de (sa) folie. » Dans sa chambre, il lui fait composer le numéro de la doctoresse avec qui il échange de « petits mots tendres et sans suite » avant de lui passer Florence.

     

    Hellé – personnage inspiré sans doute par Blanche Reverchon et par le travail de thérapeute de Bauchau lui-même – aimerait que Florence reste aux côtés de Florian, l’aide à travailler, prenne soin de lui. Elle sent de la sympathie entre eux, le peintre aime sa voix qui le rassure, elle est « légère à son bras » comme il a dit. Elle explique qu'il a besoin d’elle pour peindre une très grande toile, qu’il ne peut faire seul – « il la brûlerait ». Comme Florence évoque sa propre maladie, Hellé insiste : « Travailler avec Florian vous aidera. » Elle l’a vu peindre à l’hôpital, revenir à la vie après des années d’errance – « Il a des côtés fous, est-ce que nous n’avons pas tous nos moments de folie ? »

     

    Florence se met donc à dessiner en compagnie de Florian,. Le peintre ne brûle plus ses feuilles, mais les met dans son sac, pour Hellé qui en fera ce qu’elle voudra. Il y glisse aussi les dessins de Florence. Un soir, elle lui propose de l'accompagner, avec Margot et une amie, à une grande soirée chez un armateur et son épouse avocate, des gens très riches qui possèdent de beaux tableaux, mais rien de lui.

     

    C’est Margot qui les introduit, annonce « la célébrité » à leur hôtesse : enchantée, celle-ci réserve au peintre « un petit espace protégé ». Assauts d’amabilités, curiosité des invités. Florence se sent belle, danse, s’amuse, et Florian lui-même veut danser avec elle. Il danse très bien mais se fatigue vite, réclame du vin, du café, s’assoupit. Quand il ouvre les yeux, un jeune garçon descend l’escalier en pyjama, c’est Jerry, le fils de la maison, que le vieil homme prend sur ses genoux et rebaptise « Jerry dans l’île ». Il lui parle à l’oreille, l’enfant sourit. Florian demande son carton à dessins et commence à dessiner avec Jerry contre son épaule, qui ne veut pas retourner dormir et s’endort là, tandis que Florian le dessine, beau et fragile dans son sommeil. Une grande complicité naît entre eux ce soir-là.

     

    Au téléphone, Florian raconte à Hellé comment il a voulu brûler le portrait de Jerry, comment il a ordonné à Florence d’en approcher l’allumette jusqu’à roussir le centre du dessin par en dessous, puis de verser de l’eau dessus. Elle est la première, dira Hellé à Florence, à avoir pu l’arrêter à temps, c’est un signe. Elle lui propose de démissionner de son emploi pour s’occuper de Florian à plein temps, devenir son assistante, l’aider à faire la grande œuvre qu’il porte en lui sans la laisser détruire. Le peintre a plein d’argent, Hellé versera sur un compte de quoi acheter une voiture, louer un grand appartement pour y installer un atelier – «  ce sont ses dernières années, ses dernières chances de s’accomplir. Vous me comprenez ? » Abasourdie, Florence prend le temps de réfléchir, puis accepte.

     

    Déluge, publié un an après Le Boulevard périphérique, est le roman de la folie de peindre et aussi, selon l’auteur lui-même, « un livre d’espoir ». Florence ne sait pas dans quelle aventure elle s’engage, quelle force la pousse à s’occuper de Florian, à peindre avec lui, elle, l’intello qui ne sait pas dessiner, mais aime les couleurs et l’art. Simon et Albert viendront renforcer l’équipage de l’atelier où se prépare une toile fantastique, une arche de Noé en plein déluge.

     

    Bauchau dit les gestes de la peinture, les effervescences et les découragements, les orages et les délires. « Ecrit au présent, Déluge est la sismographie des tremblements de l’être », écrit Claire Devarrieux dans Libération. L’acte de créer, la quête de l’absolu – on se souvient de la vague sculptée dans Oedipe sur la route – occupent une place essentielle dans l’univers de ce romancier qui offre ici une prodigieuse fable sur la vie à réinventer sans cesse pour rester vivant, dans le mariage improbable de l’eau et du feu.

  • Simplicité

    « Tout bien considéré, je me dis que la grande majorité de l’humanité vous exhorte au mal. On dirait que pour les gens, il est impossible de réussir dans la société à moins d’être malhonnête. S’ils rencontrent un homme droit et sincère, ils le méprisent en le traitant de « jeunot » ou même de « gosse ». Ne vaudrait-il pas mieux que les professeurs de morale des écoles et des collèges n’enseignent pas à leurs élèves à ne pas mentir et à être honnêtes ? Ils devraient oser résolument exposer à l’école les méthodes du bien mentir, les techniques de la méfiance, les moyens de posséder les autres, et ce non seulement dans l’intérêt général, mais pour le bien des individus. Le grand rire Ho ho ho ho ! de Chemise-Rouge, c’était un rire contre ma simplicité. Que faire dans un monde où l’on rit de la simplicité et de la franchise ? »

     

    Natsumé Sôseki, Botchan

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