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L'art de la joie

  • Une vie en Sicile

    L’art de la joie, au titre en trompe-l’œil, oscille entre saga romanesque et chronique de la vie sicilienne au vingtième siècle. Goliarda Sapienza, dont les parents furent des figures marquantes du socialisme en Sicile, acheva de l’écrire en 1976, mais le roman ne fut publié intégralement que vingt ans plus tard, peu après sa mort, pour devenir un succès de librairie.

    Sapienza y campe l’extraordinaire personnage de Modesta, prénom qui va si mal à son héroïne que ses proches l’appelleront Mody. Elevée à la diable auprès d’une sœur mongole par une mère acariâtre, recueillie dans un couvent après leur mort, la fillette rebelle apprend des religieuses les bonnes manières et l’art de feindre. Fascinée par sa propre sexualité et curieuse des autres, la sauvageonne, servie par son intelligence, va se construire pas à pas une personnalité qui serve ses aspirations. Cela ne se fera pas sans mal.

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    L’apprentissage de la lecture et de la musique l’exalte. « Firmament ! Quel beau mot, peut-être le plus beau de tous… dans le firmament des mots. » s’émerveille-t-elle devant Mère Leonora dont elle devient la protégée, mais auprès de qui elle se brûle imprudemment. Repoussée, elle découvre que « l’affection, quand elle cesse, ne revient plus ». Tandis que le jardinier lui raconte les histoires cachées du couvent, Modesta développe sa duplicité, fatale à ceux qui s’opposent à ses désirs.

    On la place comme institutrice chez la princesse Brandiforti. Mère Leonora, dans son testament, a voulu l’envoyer dans sa famille auprès de la jeune Béatrice, que sa grand-mère appelle Pouliche parce qu’elle boîte un peu. Dans cette somptueuse maison qui lui paraît toute en soie, Modesta joue les novices, humble et prudente. Mais l’intérêt de la princesse Gaia, dont elle gagne la confiance, puis l’affection de Béatrice, qui s’entiche d’elle, font sauter bientôt tous les interdits.

    Entrée chez les Brandiforti pour mettre à l’épreuve sa vocation, Modesta s’en détourne et fait des plans d’avenir. « Voilà, c’était ça le bon chemin : il fallait, comme on étudie la grammaire, la musique, étudier les émotions que les autres provoquent en nous. » Une patiente stratégie la mène à la première place dans cette riche famille sicilienne. Elle devient « princesse » Brandiforti. « Comme j’en avais le projet, je devins un bon vieux monarque. Je fus d’une extrême douceur avec tout le monde, je faisais des cadeaux avec prudence et parfois je me laissais plaindre de mon malheur. » A la fin de la guerre, en 1918, Modesta, qui aime philosopher, a trouvé sa voie : « Je commençais maintenant à connaître l’animal-homme et je savais que nous apparaît comme folie toute volonté contraire à nous existant chez les autres, et comme raison ce qui nous est favorable et nous laisse à l’aise dans notre façon de penser. » Ce sera sa ligne de conduite.

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    Après la mort de la vieille princesse, Modesta déménage avec Béatrice et toute la famille dans leur maison de Catane près de la mer où « les promesses de liberté que les vagues et le vent s’en allaient répétant, se brisaient le long des murs des édifices fleuris de roses et de pampres de lave coupante. » Des hommes et des femmes – l’amour a deux genres – se frottent à l’atmosphère excentrique de la villa, attirés par l’absence de conventions : « L’amour n’est pas un miracle, Carlo, c’est un art, un métier, un exercice de l’esprit et des sens comme un autre. » Des enfants naissent et grandissent. Tous apprennent de Modesta que la joie n’est pas donnée mais construite, que la liberté est une conquête permanente. Incompatible avec le fascisme. Dans les années noires, Modesta paiera le prix de ses sympathies socialistes.

    « Mais à quarante ans, à cinquante, l’être humain – s’il n’a pas péri dans la guerre sociale permanente – devient dangereux, il se pose des questions, réclame de la liberté, du repos, de la joie. » Modesta ne se plaint pas de vieillir. « Cinquante ans, âge d’or des découvertes, cinquante ans, âge heureux injustement calomnié par l’état civil et les poètes. Comment rendre cet après-midi d’été étendue sur le roc, effleurée par les dernières caresses du soleil qui tombe ? Comment redire la joie de cette découverte ? Comment la raconter aux autres ? Comment communiquer le bonheur de chaque acte simple, de chaque pas, de chaque rencontre nouvelle… de visages, de livres, de crépuscules et d’aubes et d’après-midi du dimanche sur les plages ensoleillées ?» Dangereuse et fascinante pour ceux qui l’approchent, éperdue de sensualité, une femme lit, écrit, aime - dans une liberté frénétique.