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suisse - Page 3

  • Maîtriser

    Arditi couverture.jpg« Elie avait appris à récurer des brosses, fabriquer des enduits (de trente sortes au moins), broyer des cristaux (jusqu’à en obtenir le granulé juste), mélanger les poudres aux huiles et aux résines, et, pour chaque nuance, à obtenir les proportions parfaites, les couleurs et les transparences. Après deux ans d’atelier, il eut le droit de préparer les couches de fond. D’abord les simples, puis celles qu’il fallait appliquer en dégradé. Un an encore et il put travailler le fini des toiles. Il apprit à peindre des drapés, des dentelles et des visages, des chevelures et des nez, des bouches, des oreilles, et, pour finir, des mains, des gants et des regards. Un an plus tard, on le mit à reproduire certaines œuvres du maître dont on lui commandait des copies. Durant ces six années d’atelier, il reçut pour son travail de quoi se nourrir, des habits usagés, et un gîte qu’il partageait avec d’autres garçons, au bord du rio Sant’Angelo, une pièce humide et à l’odeur pestilentielle, été comme hiver. Il vécut ces duretés dans l’impatience, avec intensité. Il voulait tout comprendre, tout retenir. Maîtriser chaque détail. Faire comme le maître. Aussi bien que le maître. Et mieux que tous les autres. »

    Metin Arditi, Le Turquetto

  • Peindre à tout prix

    Metin Arditi, l’auteur du récent Dictionnaire amoureux de la Suisse, est un « écrivain suisse francophone d’origine turque séfarade » (Wikipedia). Le Turquetto, son septième roman (sur douze déjà publiés) fait voyager ses lecteurs entre Constantinople et Venise, au XVIe siècle, dans un monde où il n’est pas facile pour un garçon très doué pour le dessin de réaliser son rêve de peindre à tout prix. Metin Arditi raconte son parcours exceptionnel.

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    Le Titien, Portrait d'homme, dit L'homme au gant, Paris, Louvre © 2009 RMN

    Un détail de L’homme au gant du Titien en couverture et une note au lecteur ont de quoi intriguer : la toile du Louvre porte une signature où le « T » est en gris foncé et la suite en gris-bleu. Commandée par un musée de Genève qui l’a reçue en prêt en 2001, une analyse spectrométrique de cette anomalie « laisse à penser que la signature a été apposée en deux temps, par deux mains différentes, et dans deux ateliers distincts » – d’où l’hypothèse que ce tableau ne soit pas du Titien, d’où ce roman.

    A Constantinople, en 1531, Elie, un garçon de douze ans vit mal à l’aise entre Arsinée, qui s’occupe de lui depuis la mort de sa mère, et son père Sami, employé pour un vendeur d’esclaves, un homme « maigre, voûté, mal soigné ». Dès qu’il le peut, il se faufile dans les rues, évite le mendiant cul-de-jatte, Zeytine Mehmet, qui voit tout et veut toujours faire la conversation. Elie va épier en cachette au Han, où se déroule la vente des esclaves, le moment où Roza, une Géorgienne, sera dénudée devant l’acheteur.

    Son refuge préféré, c’est l’atelier d’un fabricant d’encres, Djelal, qui a remarqué son regard curieux et l’initie à la calligraphie. Djelal reste fidèle aux recettes de son père pour fabriquer des encres moins brillantes que d’autres mais très durables, en dehors de cela, il prie, il danse. Quand le petit, doué pour les portraits, lui offre le sien, il le refuse, la Loi musulmane interdisant la représentation – même s’ils croient au même Dieu, celui d’Abraham, explique-t-il à l’enfant, musulmans et juifs lui parlent « dans des langues différentes ».

    Arsinée déplore les fréquentations d’Elie : « Chacun reste chez soi. » Son père, méprisé à cause de son métier, n’a pas d’autorité sur lui. C’est chez le pope de Saint-Sauveur, Efthymios, ébloui par les dons du garçon pour copier les fresques et qui le met en garde contre les Turcs – « Grecs, juifs, Arméniens, ils nous chasseront tous » – que le garçon à tête de « petit rat » apprend que Jésus était juif et que les moines chrétiens peuvent peindre, alors que le rabbin l’interdit. A la mort de son père, Elie se sauve. Au port, il se fait passer pour un Grec, Ilias Troyanos, et en échange d’un portrait, persuade un marin italien de le laisser embarquer pour Venise.

    C’est là qu’on le retrouve en août 1574, plus de quarante ans plus tard. Il est devenu un peintre renommé sous le nom de « Turquetto », « petit Turc » comme on l’appelait à l’atelier où il faisait son apprentissage auprès du Titien. Il a épousé la fille d’un notaire et cela lui a ouvert bien des portes. D’abord connu pour ses portraits, il peint à présent des scènes bibliques. Plein d’admiration pour son maître, « si profondément humain », lui a opté pour une peinture « qui accueille et rassure ».

    Rachel, une juive qui vit dans le ghetto de Venise et porte le bonnet jaune, lui sert de modèle ; il est séduit par cette beauté rousse, à rendre jalouse sa femme qui craint pour sa réputation. Au sommet de sa gloire, le Turquetto est choisi pour peindre une Cène immense qui ornera le réfectoire de la confrérie à laquelle il appartient – Cuneo, riche et vaniteux, veut faire sensation avec une œuvre qui devrait placer Sant’Antonio au premier plan. Les confréries rivalisent sans relâche à Venise pour attirer les faveurs des riches et des puissants.

    Le Turquetto raconte l’histoire d’un peintre et de son triomphe avec cette Cène audacieuse qui va éblouir les artistes et les véritables amateurs d’art, mais faire scandale. Au thème de la création artistique et des conditions dans lesquelles travaillent les peintres de Venise se mêlent les intolérances religieuses, les rivalités politiques, l’exclusion sociale, et la mince cloison, parfois, entre la gloire et la chute.

    L’identité d’emprunt du Turquetto, qui se fait passer à Venise pour un juif converti, lui a permis d’accomplir son rêve de peindre. Qui la découvrirait pourrait lui nuire. Metin Arditi s’est beaucoup documenté pour aborder son sujet avec justesse – « Ce souci du détail juste vient peut-être de la formation scientifique de Metin Arditi, qui, dans d’autres vies, fut homme d’affaires et surtout physicien » (Eleonore Sulser, dans Le Temps). Le romancier genevois offre là un roman passionnant, qui ramènera finalement le Turquetto à Constantinople.

  • Strophe

    Bouvier Topolino Hyderabad 1955.jpgSur la portière de la Topolino,
    une strophe du poète Hafiz : 

    « Même si l’abri de ta nuit est peu sûr
    et ton but encore lointain,
    sache qu’il n’existe pas
    de chemin sans terme
    Ne sois pas triste »

    Nicolas Bouvier, S'arracher, s'attacher 

    Photo : Hyderabad, 1955

  • Comme une bouilloire

    S’arracher, s’attacher suit les étapes du grand voyage de Nicolas Bouvier. Bosnie, Serbie, Macédoine, Grèce, Turquie, Iran – un hiver à Tabriz où son ami et lui sont bloqués par la neige – et puis la route vers Kaboul. Là, Vernet prend l’avion pour rejoindre sa future femme à Ceylan. Bouvier, qui a pris seul la route de l’Inde dans sa Fiat Topolino, le rejoint cinq mois plus tard, peu avant leur mariage. Il reste quelque temps à Galle pour écrire. Ensuite ce sera Colombo où il embarque pour le Japon (il y fera plusieurs séjours). 

    bouvier_collection_quarto_.jpg

    A Tabriz, Nicolas Bouvier enseigne et fait lire Adrienne Mesurat de Julien Green ; une de ses élèves en est bouleversée et l’assaille de demandes, de questions. A Téhéran, les « vertus privées » s’épanouissent malgré l’état lamentable  des affaires publiques : « A se demander si, dans une certaine mesure, il ne les stimule pas. Ici où tout va de travers, nous avons trouvé plus d’hospitalité, de bienveillance, de délicatesse et de concours que deux Persans en voyage n’en pourraient attendre de ma ville où pourtant tout marche bien. » Sur la route de Kandahar lui vient la haine des mouches. (L’Usage du monde)

    Les récits de Bouvier, complétés dans ce livre par des extraits de sa correspondance, ne sont pas du reportage. Il y parle du chemin, des incidents et des éblouissements du parcours, et aussi beaucoup de lui-même. L’écrivain accorde les fils des progressions et des pauses, des allers et des retours – paysages, rencontres, épreuves du corps, ennuis mécaniques – pour tisser cette fibre très particulière qu’est l’art de voyager.

    « Comme une eau, le monde vous traverse et pour un temps vous prête ses couleurs. Puis se retire, et vous replace devant ce vide qu’on porte en soi, devant cette espèce d’insuffisance centrale de l’âme qu’il faut bien apprendre à côtoyer, à combattre, et qui, paradoxalement, est peut-être notre moteur le plus sûr. »

    Leçons de choses : « Il y a deux sortes de tapis en Iran : ceux des villes, les Khirman, les Boukhara, les Kachan, les Tabriz, qui sont ceux dont nous avons l’habitude en Europe et qui sont aussi le plus coûteux parce que leur trame extrêmement fine demande un très grand nombre d’heures de travail au mètre carré ; et les tapis de village ou de tribus composent l’autre catégorie, les Caucase, les Afschar, les Turkmènes, les Kurdes, les Kashkai, les Afridi, de très loin les plus beaux parce qu’ils ont non seulement une vieille tradition, mais encore une fraîcheur d’inspiration que les tapis de ville ont perdue. »

    S’installer dans une chambre devient un acte rituel : « Dans une chambre digne de ce nom, les couleurs ont pris le temps de s’expliquer, de parvenir par usure et compassion réciproque à un dialogue souhaité et fructueux. » (Le Poisson-Scorpion)

    « Voyager : cent fois remettre sa tête sur le billot, cent fois aller la reprendre dans le panier à son pour la retrouver presque pareille. On espérait tout de même un miracle alors qu’il n’en faut pas attendre d’autre que cette usure et cette érosion de la vie avec laquelle nous avons rendez-vous, devant laquelle nous nous cabrons bien à tort. (…) Un pas vers le moins est un pas vers le mieux. Combien d’années encore pour avoir tout à fait raison de ce moi qui fait obstacle à tout ? » (Le Poisson-Scorpion) 

    Nicolas Bouvier est ce voyageur qui écrit, qui s’obstine à « ajouter des mots qui ont traîné partout à ces choses fraîches qui s’en passaient si bien ». Voyager comme il l’a fait, « c’est une expérience dont on ne guérit jamais. C’est le voyage, le « vivre ailleurs », la précarité d’une vie longtemps itinérante qui m’ont conduit à murmurer des histoires, tout comme une bouilloire posée sur la braise se met à chantonner. » Dans Routes et déroutes, il confiait : « J’aime les traces écrites. Elles m’émeuvent profondément. »

  • Marronnier

    bouvier,nicolas,s'arracher,s'attacher,textes,voyage,littérature française,écrivain voyageur,suisse,l'usage du monde,culture« Nous avions grandi ensemble
    marronnier
    aujourd'hui silencieux souverain
    qui portes ombre propice et n'en as pas souci
    qui ne racontes pas ta vie
    dis-moi ce qu'il faut faire
    quand le soleil a disparu
    dis-le moi lentement avec des feuilles neuves
    que je puisse t'entendre
    du fond de mes campagnes en friches »

    Nicolas Bouvier, Poème vert (Le Dehors et le Dedans)