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rencontres

  • Le rituel du thé

    De thé et d’amour (2022), un récit court d’Hubert Delahaye, peut se lire d’une traite : une centaine de pages d’un beau papier ivoire dans un format 10/18. L’auteur, sinologue (le narrateur ?), y raconte à la première personne un souvenir d’un séjour à Kyoto, dans les années soixante-dix. « Juste un mot », en avant-propos, s’ouvre sur une première phrase qui m’a accrochée : « J’avais un carnet de thé il y a encore quelques années, et on me l’a volé. » Un « carnet de thé » ? Voilà qui m’intriguait.

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    Un samedi matin, à la fin de janvier, un homme en kimono de laine, un Français, des getas aux pieds, marche dans une petite rue de Kyoto : il se rend chez Mme Yamamoto, la « sensei », celle qui enseigne la cérémonie du thé. La description précise des lieux, de l’intérieur du pavillon de thé et de la pièce où il va prendre place sur un tatami, vous pouvez la lire dans l’extrait d’une dizaine de pages proposé en ligne.

    On découvre avec lui la disposition des objets, les matières et les couleurs, les gestes. « Selon les circonstances et les saisons, les objets diffèrent mais ils sont toujours simples et beaux, y compris ceux dont le défaut, voulu ou non, fait la singularité et l’intérêt. […] Parce que les objets du thé diffèrent, leur prise en mains et leur maniement ne sont jamais, comme on dit, ni tout à fait les mêmes, ni tout à fait autres. Des détails changent. Chaque objet mérite une manipulation particulière. » La sensei donne des explications.

    L’autre élève du jour, Shimizu-san, est en retard, ce qui permet à Mme Yamamoto d’échanger davantage en l’attendant. Quand elle arrive, dans un élégant kimono de soie, il reconnaît une jeune femme déjà aperçue au début du mois. Après l’avoir invitée à s’asseoir et saluée a minima, la sensei « a dispensé sa leçon : l’exactitude fait partie des règles du thé. » La cérémonie peut commencer. Il note dans son carnet le nom du thé et observe bien tout, après ce sera à son tour de préparer un bol de thé pour sa voisine.

    A la sortie du pavillon, ils prennent la même direction. Il lui dit son prénom, elle donne le sien : Ichie. Elle se rend chez sa sœur qui habite le même quartier que lui. Quand il s’arrête devant sa maison, elle continue à parler d’elle-même, il en est étonné – ce n’est pas courant à Kyoto – et ils continuent à marcher jusqu’à l’immeuble où habite sa sœur. Elle l’invite même à monter pour lui présenter Miya, la deuxième de quatre sœurs. Il la trouve très jolie dans sa tenue de ville.

    Leur conversation est très animée et le surprend : « Je dois admettre que cette plongée soudaine dans l’intimité familiale des sœurs Shimizu me trouble. La sérénité du thé, son espace de calme est encore trop proche, sans doute, et cette excitation m’étonne. » Puis il rentre chez lui, à l’étage d’une petite maison traditionnelle qu’il partage avec un étudiant américain installé au rez-de-chaussée. C’est là qu’il reste pour travailler (un article à écrire pour un dictionnaire bouddhique) en dehors de ses allées et venues « à la fac » et de ses visites de temples dans les montagnes autour de la ville.

    Cette première moitié du récit (« De thé ») est celle que j’ai préférée. La suite (« et d’amour ») racontera, comme on le devine, comment les relations du Français et des sœurs japonaises vont évoluer. Dans l’ensemble, De thé et d’amour est conté avec délicatesse, agréable à lire, sans plus, en ce qui me concerne. Les réactions des deux sœurs m’ont paru un peu forcées, et l’intrigue amoureuse aussi. Delahaye ne m’a pas enthousiasmée comme l’avait fait Corinne Atlan dans Un automne à Kyoto.

  • Ici

    Thomas Mesquites en Arizona.jpg« Qu’est-ce que j’aime ici ?
    Les chemins de terre
    Le Mexique
    Le vert pâle des cactus
    Le jaune léger des mesquites
    Les couchers de soleil
    Les matins
    Les cafés Downtown
    L’Arizona Inn
    Les margaritas
    La bibliothèque avec les lauriers-roses du campus
    Les supermarchés, la nuit
    La piscine, la nuit »

    Chantal Thomas, Journal d’Arizona et du Mexique

    Mesquites (Saguaro National Park Arizona)

  • Arizona et Mexique

    Journal d’Arizona et du Mexique (2024), le dernier titre publié de Chantal Thomas, reprend un Journal qu’elle a tenu de janvier à juin 1982 dans ces deux pays. Spécialiste du XVIIIe siècle, élue à l’Académie française en 2021 (succédant à Jean d’Ormesson) elle a enseigné la littérature française aux Etats-Unis pendant quelques années.

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    Dans une « Ouverture » de quelques pages, elle raconte à sa manière – mélange de moments vécus, de rencontres, d’histoires qu’on lui a racontées –  comment elle est arrivée en Arizona pour donner des cours à l’université de Tucson alors qu’elle rêvait d’aller en Alaska. C’est l’émotion ressentie en voyant Seule la vie est éternelle, le film de François Busnel et Adrien Soland sur Jim Harrison, qui l’a rendue « curieuse d’ouvrir [son] cahier d’un printemps au désert, de laisser advenir, entre les mots, images et sensations ».

    « Pour mémoire », Chantal Thomas rappelle qu’en 1982, Mitterand venait d’être élu en France, Reagan aux Etats-Unis. C’est l’année où apparaît le mot SIDA, « l’année qui sonne le glas du goût de l’instant et du plaisir insouciant ». Arrivée à Tucson le 13 janvier, elle se réjouit d’avoir quitté « le froid de New York ». Deux nuits à l’Holiday Inn. A la fenêtre, « la ligne des montagnes aux sommets enneigés, le ciel immense. Arizona. Horizon. » Breakfast. Hommes d’affaires.

    A la recherche d’un logement, avec l’aide d’une collègue, elle découvre qu’on appelle là-bas « Château » des constructions basses autour d’une piscine. Invitée à dîner chez le « chairman », elle apprend que Simenon a séjourné deux ans à Tucson. Après s’être rendue à l’université en auto-stop, elle est réprimandée, avertie avec insistance du danger. Il lui faudra une bicyclette. Avant d’aborder La vie de Marianne de Marivaux, le sujet de son cours, elle interroge les étudiants sur la lecture.

    Un jour, au feu rouge, un cow-boy à cheval s’arrête à côté d’elle. Bref échange. Sa joie en découvrant que le nom de sa rue est dans Sur la route de Kerouac (son copain Alan Harrington y habitait). La photo de couverture correspond à l’une des cartes postales insérées dans son Journal, adressées à sa mère et à sa grand-mère (recto et verso).

    Lectures (Marivaux, Diderot et d’autres), rencontres, découverte de la ville, des cafés, des magasins (elle meurt d’envie de s’acheter des bottes « western »). Chantal Thomas note aussi des rêves, ses préoccupations par rapport à Franck qui est resté à New York, à ses remarques sur son âge, trente-sept ans, « le moment pour avoir un enfant ». Elle pense à la vie de Kerouac, de Simenon.  Observe les gens au restaurant, les cactus et leurs fleurs, le désert.

    Elle écrit sur ses étudiants, leur comportement, leur tenue, leurs questions. « Vicky prend la parole pendant mon cours et m’accuse d’être trop fusionnelle avec le texte, au lieu de fournir aux étudiants des instruments de critique : textuels et politiques. Elle a raison : seul ce que j’aime me donne envie de réfléchir. Je lui propose de le faire elle-même dans un exposé. »

    La bicyclette n’étant pas pratique quand il pleut, elle projette de louer une petite voiture blanche puis achète une grande voiture noire « de gangster ». « Travailleurs mexicains, indiens, gens de maison, personnes âgées, paumés de divers horizons, saisonniers de mauvaise saison : ils représentent tous, d’être sans voiture, des largués du triomphalisme américain. »

    Souvenirs de New York, boîte de strip-tease masculin, cours de conversation, questions qu’elle se pose : « Rompre ou non avec Franck ? Prendre ou non un poste de professeur à l’université d’Arizona ? Des années plus tôt à New York : Enseigner le français ou faire du strip-tease ? » Le Journal passe d’un sujet à l’autre. Nombreuses évocations du désert. Elle entame une relation avec Guillaume qui y a une maison. « Arizona, me dit-il, signifie petite source en langue indienne, pima. Tout seul dans son oasis, il puise sans fin à la petite source. »

    Elle nage dans la piscine à la belle étoile. A New York, entre Franck et elle, tant de scènes, d’opposition, qu’elle résume ainsi : « une vie américaine, à la campagne, ou une vie française, à Paris. Une famille ou pas de famille. Thoreau contre Mme du Deffand. » Retour à Tucson dans la poussière puis la pluie, le brouillard : « Je fonce comme la perdue que je suis. »

    « De quoi est faite l’ardeur de voyager ? Sa brûlure ? De tous les moments sans hiérarchie. De toutes les rencontres. » Voilà qui résume bien ce Journal d’Arizona et du MexiqueChantal Thomas, à bâtons rompus, nous emmène en voyage et se raconte, de façon si peu académique.

  • Pas seul

    Mizubayashi Suite inoubliable.jpg« Je vous écris parce que j’ai lu ce que vous avez gravé, avec un couteau sans doute, sur ce banc en bois, caché au milieu d’arbres centenaires dans un terrain vague à Shinano-Oïwake, non loin de chez mes parents. Le désir de paix et la colère contre la guerre qui vous animent ont fait écrire ces mots en latin :

    In terra pax hominibus bonae voluntatis.
    Dona nobis pacem. R.K.

    J’étais avec ma petite sœur quand j’ai découvert cette inscription. Nous étions venus dans ce terrain vague pour jouer au badmington. J’avais aussi mon violoncelle pour jouer les Suites pour violoncelle seul de Bach, notamment la première. Vous imaginez le soulagement que vos mots m’ont apporté ? « Je ne suis pas seul », me suis-je dit. « Non, je ne suis pas seul dans ce monde de fous. Voilà quelqu’un qui sent les choses comme moi, qui souhaite la paix aux hommes de bonne volonté », me suis-je répété. Vous n’avez pas écrit ces mots en japonais, ni en anglais, mais en latin. Pour vous protéger, bien sûr. »

    Akira Mizubayashi, Suite inoubliable

  • Violoncelle seul

    Après Ame brisée et Reine de cœur, Suite inoubliable achève magnifiquement la trilogie romanesque d’Akira Mizubayashi autour des thèmes de la musique et de la guerre. « Aux ombres, / pour qu’elles reviennent, / pour qu’elles revivent, / pour qu’elles parlent » : la dédicace du troisième récit rejoint celle aux « fantômes » du premier. Ces romans peuvent se lire isolément, sans problème, mais la lecture des trois volumes dans l’ordre chronologique permet de goûter les échos de l’un à l’autre.

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    Le titre du roman fait référence aux célèbres Suites pour violoncelle seul de Jean-Sébastien Bach et sa structure en découle : Prélude, Allemande, Courante, Sarabande, Menuet, Gigue – une suite de danses qui donnent ici leur titre aux chapitres situés à des époques différentes, entre 1934 et 2017. Le prologue est le récit d’une luthière, Hortense Schmidt. Elle a son atelier à Tokyo mais s’est réfugiée en 1945 au pied du mont Asama, à l’abri des bombardements américains, comme le lui a conseillé son ami Ken Mizutami.

    Elle a trente-six ans, Ken vingt-cinq. Le violoncelliste est venu chez elle avec son Goffriller sur le dos ; il a reçu « le fatidique petit papier rouge d’incorporation » dans l’armée impériale. Il lui raconte ses derniers jours passés avec sa petite sœur, sa découverte de mots latins gravés sur un banc exprimant un désir de paix qui l’ont ému au point d’écrire une lettre à cet inconnu, « un frère ». Il tient à la lui confier, ainsi que son précieux instrument prêté pour sept ans, à restituer en 1946. Après leur première et dernière nuit ensemble, une nuit d’amour : au matin, Ken joue pour Hortense la première Suite pour violoncelle seul de Bach avant de se mettre en route.

    « Prélude » revient sur le parcours de Ken, dont le père mélomane « considérait le quatuor à cordes comme un des sommets de l’art européen ». Initié au violoncelle à cinq ans, il a montré des capacités exceptionnelles. A seize ans, en juillet 1936, il est envoyé au Conservatoire supérieur de musique à Paris, pour prendre des leçons avec Maurice Maréchal. Celui-ci lui fait suivre des cours sur la musique de chambre (Haydn, Mozart, Beethoven, entre autres) et lui recommande d’assister aux concerts des grands musiciens comme Pablo Casals et Clara Haskill.

    En trois ans, son niveau de français s’améliore, il lit Stendhal. Avec d’autres jeunes musiciens, il forme « La Petite Bande » pour jouer ensemble. Puis il remporte le Concours international de Lausanne en interprétant le Concerto d’Edward Elgar en finale. C’est alors qu’il reçoit en prêt pour sept ans le violoncelle Goffriller, mais doit rentrer au Japon – c’est la guerre en Extrême-Orient. A Tokyo, c’est Hortense Schmidt qui prend soin de son instrument. Ken se rappelle Pablo Casals, réfugié à Prades, lui jouant Le Chant des Oiseaux, « une petite merveille pour violoncelle ». (Le portrait de Casals par Kokoschka (1954) figure en frontispice de la page de titre.)

    De 1945 au Japon, le récit passe en 2016 à Paris. Le luthier Jacques Maillard (le nom français de Rei, personnage d’Ame brisée) y accueille dans son atelier un violoncelliste réputé, Guillaume Walter. En jouant le Concerto d’Elgar, celui-ci a entendu un « imperceptible changement de sonorité » au début du deuxième mouvement. Le luthier décèle une « fracture d’âme », qui réclame une réparation minutieuse. A bientôt quatre-vingt-neuf ans, il va confier le travail à son assistante Pamina, trente ans, qu’il forme pour lui succéder.

    Pamina Schmidt, petite-fille de luthière, doit son prénom rare à l’amour de ses parents pour La Flûte enchantée. Elle est très émue en découvrant ce magnifique Goffriller de 1712 « jamais vu, mais qu’elle avait déjà vu quelque part ». En le détablant, elle va faire une découverte exceptionnelle qui va révéler tout un passé que je me garderai bien de vous raconter, de même que ses répercussions au XXIe siècle.

    Vous découvrirez d’autres personnages marquants autour de ceux que j’ai cités, dans ce milieu de musiciens et de luthiers, au Japon et en France, ainsi que des œuvres musicales qui y reviennent comme des personnages : Quintette à cordes avec deux violoncelles de Schubert, Quintettes pour clarinette et cordes de Mozart et de Brahms, Concerto d’Edward Elgar, Le Chant des Oiseaux, Divertimento K. 563 de Mozart, Trios à cordes D. 471 et D. 581 de Schubert…

    Suite inoubliable, Prix littéraire des musiciens en 2024, est un superbe roman sur le violoncelle et la musique, « langue » qui relie les êtres et les générations, en dépit des guerres, autour d’un désir d’harmonie et de paix. Les mélomanes et les amateurs de belles relations humaines ne peuvent manquer ce rendez-vous avec Akira Mizubayashi qu’on se le dise.

    * * *

    P.-S. En 2026, le Concours Reine Elisabeth sera dédié au violoncelle pour la troisième fois. De jeunes violoncellistes venant du monde entier se présenteront à Bruxelles, du 4 mai au 10 juin.