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musique - Page 18

  • Le café Zimmerman

    Quartiers d'été / Incipits

     

    Je devais non pas le rencontrer, mais simplement faire sa connaissance, de manière superficielle, fugitive. Puis l’oublier, peu à peu, probablement même dès le lendemain de son dernier concert. Et tout cela dans des circonstances programmées de longue date, et ordinaires. Au lieu de quoi il me faut bien parler d’une véritable rencontre, dont le souvenir, même si elle n’avait pas été décisive, ne se serait pas laissé chasser si facilement. Or elle a été décisive, et elle s’est produite de la façon la plus inattendue qui soit.

    On me l’a brusquement annoncé : Vilhem Zachariasen demande à te voir.

    Quoi ? Me voir ? Là ? Maintenant ? Il est ici ? Mais qu’est-ce qu’il fout là ? Le diable l’emporte – tout cela en moi-même.

    J’ai demandé posément trois minutes, prétextant un courrier à finir. Sois gentille de le faire patienter trois minutes. Dans les institutions culturelles, ou artistiques, ou dites « de communication », j’avais appris qu’il est de bon ton de se tutoyer, de faire mine de ne connaître chacun que par son prénom, et très vite constaté que tous les coups fourrés, même les plus assassins, se font sous couvert de cette familiarité très camarade. Donc Sois gentille, et Trois minutes, mais je ne saurais dire combien de temps a passé en réalité ni pourquoi j’avais pris l’habitude de désigner une durée indéterminée par l’exact temps de cuisson d’un œuf à la coque. C’était ainsi. C’est toujours ainsi, quoique aujourd’hui je demande ces trois minutes de délai le plus souvent en anglais ou en danois.

    Toutes affaires cessantes et maudissant son irruption, je me suis fébrilement plongé dans la lecture du programme, notice certes succincte, mais ponctuée d’assez de noms propres et de dates, d’indications esthétiques pour me permettre d’opiner du chef, ou de dire Ah oui, le violoniste de Köthen, ou Style italien, d’un air entendu, s’il devait immédiatement se lancer et, par conséquent, me précipiter moi-même dans je ne sais quelle conversation de « musicologue érudit », ainsi qu’il était écrit de lui dans le dossier de presse.

     

    Catherine Lépront, Le café Zimmerman, Le Seuil / Points, 2003.
  • L'art dans tout

    N’attendez pas la fin du mois d’août pour pousser la porte du musée d’Ixelles !  Après le musée d’Orsay, il propose une belle exposition sur Alexandre Charpentier (1856-1909). Moins connu que les grands noms de l’art nouveau, c’est un artiste à découvrir ou à redécouvrir en cent cinquante œuvres, dont beaucoup proviennent de collections particulières. En complément, L’Eté Belle-Epoque d’Ixelles rassemble à l’étage sa fameuse collection d’affiches de Toulouse-Lautrec, et dans les salles permanentes, un nouvel agencement des peintures et sculptures léguées par Octave Maus, le fondateur des XX, qui invita Charpentier à exposer à Bruxelles. Une jolie série d’affiches de Gisbert Combaz évoque les salons de La Libre Esthétique.

    Sculptures et bas-reliefs de Charpentier (il a fréquenté la « Petite Ecole », comme Rodin, qui l’engagea brièvement comme praticien) côtoient des objets dits d' « arts décoratifs » : pendules, fontaines, cendriers, vases, meubles étonnants. Ils sont exposés par thème. Les « maternités » reprennent dans différents matériaux et formats une Jeune mère allaitant son enfant, de profil. En bronze, elle orne la porte de droite d’un petit meuble à layette ravissant, dont un tiroir affiche les têtes rondes de deux enfants. Déclinée en étain, en argent, le sujet est aussi repris en grand dans un grès de belle lumière.

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    Je ne m’attendais pas à retrouver ici la formidable aventure du Théâtre Libre fondé par André Antoine en 1888, qui porte encore son nom aujourd’hui : le Théâtre Antoine. Vrai théâtre littéraire, il a révélé au grand public parisien les dramaturges étrangers comme Ibsen, Tolstoï, Strindberg, et permis à ses contemporains - Goncourt, Zola, Claudel, entre autres - d’y montrer des œuvres inédites. Charpentier a représenté en médaillons les têtes des différents membres du Théâtre Libre, qui couvrent tout un panneau de l’exposition.

    Mais la musique est sans conteste ici le thème majeur. Charpentier jouait du violoncelle, sa femme du piano. Femme jouant de l’alto, femme à la contrebasse, ronde de danseuses… On les retrouve sculptées dans l’ébène pour un couvercle de piano, en plâtre à patine de marbre, en bronze doré sur un incroyable meuble destiné à contenir les instruments d’un quatuor à cordes, superbement présenté, précédé de deux pupitres dont les courbes se délient sur l’affiche et le catalogue de l’exposition (une lecture qui promet d’être passionnante et qui donnera sans nul doute envie d’y retourner). Chant et musique décorent aussi des plaques de serrure, des boutons de porte. Comme chez Horta, l’art touche à tout - « L’art dans tout » est le nom donné par Charpentier au groupe d’artistes qu'il fonde en 1896. Sur la couverture de Sonatines sentimentales sur des poèmes de Maeterlinck et Mauclair, Charpentier a dessiné le visage d’une jeune femme aux yeux de billes et à la longue chevelure rousse en diagonale. Charpentier était l’ami de Debussy, qui a composé pour lui Cloche à travers les feuilles.

    On a envie de tout évoquer, mais à chacun de se promener dans ce bel ensemble de la fin du XIXe siècle. Il y a de jolies baigneuses sous un arbre au feuillage léger, une pendule tragique - La fuite de l’heure, une fontaine en étain baptisée Le poème de l’eau, un petit Penseur sur un encrier. Dans la collection d’Octave Maus, j’ai remarqué cette fois la belle tête d’une Herscheuse, forte sanguine de Rassenfosse ; un Jour de pluie d’Anna de Weert m’a consolée du gris été bruxellois.

    Charpentier était en correspondance avec Meunier, Van Rysselberghe, Signac, qui ont fait son portrait. Il a représenté Zola, Eugène Isaÿe et bien d’autres. Toute l’effervescence des arts est là et m’a rappelé la grande exposition Paris-Bruxelles, Bruxelles-Paris visitée à Gand il y a dix ans. Ici, la démarche est plus modeste, mais je vous garantis que vous ne vous ennuierez pas.

  • Le piano ou la vie

    Je ne sais de Ketil Bjornstad, ce Norvégien « auteur, compositeur et musicien » que ce qu’en dit la notice du Livre de Poche où paraît son roman, La Société des Jeunes Pianistes (Oslo, 2004 ; traduit par J.B. Coursaud pour JC Lattès, 2006). Il a gagné à quatorze ans le Grand Concours des Jeunes Pianistes à Oslo, l’auteur est donc au plus près de ce qu’il décrit (et on mettra sur le compte de la distraction le fait d’avoir situé le Concours Reine Elisabeth à Londres au lieu de Bruxelles). Il y a un peu du « Cercle des poètes disparus » dans cette histoire : des jeunes gens à l’heure des choix, l’ivresse de l’art, des problèmes familiaux, des amitiés et des amours, rien n’y manque.

    « La rivière court au creux du vallon. Provenant du lac en surplomb, près de la scierie, elle dévale et serpente jusqu’au pont, glisse sur les galets, claque contre les écueils lissés qui se dressent au milieu du courant, figés, inébranlables, dans un silence étrange et froid. » C’est une de ces belles journées d’été que les Vinding, Aksel et Cathrine (sic) avec leurs parents, aiment passer en famille à leur endroit habituel. Journée foudroyée : ni Aksel ni son père ne réussissent à sauver sa mère de la noyade, leur vie bascule.

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    Sa passion de la musique, Aksel la tient d’elle. Dans la douleur de l’avoir perdue, le piano reste son seul repère : « Je songe à la musique, à elle et à elle seule, comme la seule possibilité qui s’ouvre à moi dans cette vie. » - « Car là où résonne la musique jaillit la vie, plus forte que nulle part ailleurs. Maman ne m’a pas appris autre chose. »

    Le père est désarmé quand ses enfants abandonnent l’école, sa fille aînée d’abord, toujours en révolte comme elle l’était déjà contre sa mère, puis Aksel, qui décide malgré ses seize ans de ne se donner qu’au piano pour remporter le Concours Jeune Maestro du Piano 1968 comme elle le voulait. Faute de moyens suffisants, il suit les cours d’un professeur médiocre, mais qui croit en lui et lui laisse beaucoup de liberté. Sélectionné, il rêve de donner un concert dans la prestigieuse Salle de Réception de l’Université, sous les peintures d'Edvard Munch.

    Lorsqu’il s’y rend pour se qualifier en vue de la finale, il rencontre en chemin la jeune et inaccessible Anja Skoog dont il est amoureux en secret . Elle a quinze ans et, il l’ignorait, s’est préparée elle aussi pour ce grand soir, avec la « mythique » Selma Lynge, une pianiste réputée qui a renoncé à sa carrière pour se consacrer à sa famille.

    Troublé par cette découverte et par un trac énorme, Aksel ne donne pas le meilleur de lui-même. Il se retrouve tout de même en finale, comme ses meilleurs amis qui fondent « La Société des Jeunes Pianistes ». Désormais il ne vivra qu’avec deux obsessions : le piano et Anja Skoog, qui l’attire comme un aimant, mais que son père, un chirurgien fortuné, protège de tout contact extérieur.

    La musique est exigeante. Aksel s’exerce sans fin, peut-être trop. L’organisateur des concerts lui rappelle que Rubinstein ne répétait jamais plus de trois heures par jour parce que, disait-il, «  il y a les livres que je dois lire, les femmes dont je dois faire la connaissance, les peintures que je dois voir et le vin que je dois boire. »

    Bjornstad relate les progrès, les doutes, les succès et les déboires de ces jeunes musiciens. Chacun ressent à un moment ou à un autre la terrible alternative : le piano ou la vie. « Tout ce que je sais, c’est que je veux être dans la vie, et non pas à côté d’elle », dira une amie. Dans le sacrifice total à la musique, il y a de grandes joies et de grandes douleurs. Beaucoup d’appelés, mais peu d’élus. Et le plus difficile, se dit Aksel, serait de « décevoir les espoirs que les autres placent en nous ».