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moscou - Page 3

  • A la terrasse

    « Tout en repensant à cette histoire, et de plus en plus inquiet pour Glika, Ariadna et Xavéri, il atteignit la place de l’Opéra et s’arrêta au Café de la Paix. Une bande de jeunes gens passa, les uns en bonnets de fou, les autres en masques vénitiens. Ils chantaient des airs de Juliette Gréco. A Moscou, cela aurait été inimaginable. Immédiatement, toutes ses inquiétudes s’envolèrent. La joie d’être seul à Paris le pénétra. Je vais passer deux ou trois jours – et deux ou trois nuits – ici, sans aucune obligation, sans aucune surveillance, sans avoir à lutter pour rien, que la paix reste en paix, non pas en qualité d’agent des Services, mais simplement en poète par la grâce de Dieu :

     

    Planté un jour sur le bitume

    Devant le Café de la Paix

    Tel Souvorov à la retraite

    Je rimais en franc volapük.

     

    Je vais m’asseoir à la terrasse et zieuter les passants, les zigotos et les putains. C’est exactement ce que je dirai au garçon : Je suis tout à fait seul. Je vais boire à la bonne mienne, je passerai ma commande dans l’ordre suivant : un double Martini, un double scotch, une absinthe. Et on remet le tout. »

     

    Vassili Axionov, Les Hauts de Moscou

  • Moskva kva-kva

    Les gratte-ciel de Staline, indissociables aujourd’hui du paysage urbain moscovite, ont inspiré à Vassili Axionov (1932-2009) un roman satirique, Les Hauts de Moscou (Moskva kva-kva en russe, 2006). Ces sept « gigantesques bâtiments ou « grimpettes », comme les avait baptisés le peuple », étaient réservés dans les années 1950 aux « meilleurs citoyens de l’Union Soviétique athée ». Glika Novotkannaïa, l’héroïne du roman, s’y plaît dans un splendide appartement attribué à son père, physicien et général, et à sa mère docteur en histoire de l’art et membre de divers conseils d’administration dont celui responsable du prix Staline. L’étudiante en journalisme et championne de canoë s’est fiancée sur un coup de tête à Kirill Smeltchakov, poète et héros de l’URSS, 37 ans, qui a déjà publié avec succès quinze recueils de vers, et bénéficie également d’un appartement au dix-huitième étage de la Iaouza, avec vue sur le Kremlin. La perle de l’intelligentsia russe trouve commode de s’afficher avec ce séduisant aviateur-poète qui accepte de jouer le rôle de « l’éternel fiancé d’une vierge éternelle ».

     

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    Kotelincheskaya Naberezhnaja Moscow © Dmitry Azovtsev

     

    Quelques mois plus tard, l’amerrissage en hydravion de George Mokkinaki, un amiral de la génération de Kirilli, sur la Moskva, subjugue tous les locataires du dix-huitième étage installés sur la terrasse et provoque un deuxième élan du cœur chez la jeune Glika, éperdue d’admiration. Kirilli a désormais un rival, mais un coup de téléphone
    de Iossif (Staline aime l’appeler quand il se saoule et exige alors qu’il l’appelle par son prénom), obsédé par Tito qui complote contre lui, ramène Smeltchakov à ses obligations : un congrès pour la paix à Paris, en compagnie de quelques écrivains soviétiques, puis une mission secrète au Japon.

     

    « Ah, cette Glika, me dis-je aujourd’hui en introduisant ces lignes dans mon ordinateur. C’est qu’elle avait alors mon âge moins dix mois. Il me semble que
    je l’ai rencontrée dans ce temps-là. 1952, cafardeux Childe Harold, je me
    balade autour du gratte-ciel, observant d’un œil sarcastique ses œuvres de granit : personnages, colonnades, tourelles pommes de pin. Je méprise de toutes les forces de ma jeune âme le style et le luxe de l’aristocratie stalinienne »
    confie alors le narrateur, qui ne fera son apparition dans le récit que plus tard, sous le nom discret d’Untel Untelovitch. « Et c’est vrai, des décennies ont passé depuis le milieu du Iks-Iks (XXe siècle) et qui pourrait imaginer Moscou sans ses sept grimpettes, sans ce défi au bon goût, ces monstruosités, cette hypertrophie pâtissière ? » Glika perd alors sa virginité, mais avec un autre personnage que ceux déjà présentés.

     

    Si sa fille porte à la manifestation du premier mai un portrait du bien-aimé Staline, avant de se rendre à une fête chez des « jouisseurs avides » qu’elle n’apprécie pas trop, Ariadna de son côté, rentre chez elle fatiguée de sa journée.  Faddéi lui sert du thé, le domestique est en réalité payé par les services secrets pour veiller à la sécurité du physicien aux travaux « top secret » et de sa famille. Un homme précieux, surtout quand on a un mari trop souvent absent, et en particulier quand ses absences coïncident avec un congé pour raisons familiales demandé par Nioura, l’épouse de Faddéi..

     

    Ni son père ni sa mère ne voient d’un bon œil Glika se rapprocher de Mokkinaki, mais ils ont trop à faire pour l’empêcher de s’envoler clandestinement avec lui vers l’Abkhazie, dans une villa somptueuse au bord de la mer – un endroit secret qui ressemble furieusement à Biarritz, idéal pour une demande en mariage. Glika dit oui, mais doit d’abord défendre les couleurs de son pays aux jeux olympiques d’Helsinki, d’où la jeune fille aux deux fiancés revient avec une médaille de bronze.

    Vous l’aurez compris, Axionov propose dans Les Hauts de Moscou un roman picaresque bourré de personnages improbables, de situations inédites, d’anecdotes. Sa description du Tout-Moscou et du régime Tout-Staline est d’une ironie inépuisable. Ses héros qui n’échappent pas tous aux vicissitudes du temps ont à composer avec les obligations de l’époque. XIXe Congrès du parti communiste, soirée du quarantième anniversaire d’Ariadna, jazz écouté en catimini, sous-marin dans la Moskva, les péripéties régaleront les amateurs d’action et de digressions, ceux qui ont aimé A la Voltaire.

    Dans l’immeuble tour de la Iouza, les protégés de Staline ont d’étranges voisins dont ils ne soupçonnent pas l’existence. Quand on sort de l’ascenseur au dix-huitième étage, il y a toujours bien quelqu’un sur le palier prêt à vous ouvrir sa porte et  à vous embarquer dans son histoire. A ceux qui n’ont rien lu de Vassili Axionov, je recommande néanmoins Une saga moscovite (1995), sa fresque maîtresse, où le tragique et le comique sont aussi présents, mais sans la frénésie baroque qui, dans ce roman-ci, noie parfois le sujet, au risque de lasser. Quoique... A voir l’air délétère qui enfumait Moscou et une partie de la Russie cet été, sous l’effet conjugué de la canicule, des incendies et de la pollution, comment ne pas voir tout de même dans ces excès un certain écho… au chaos ?

  • La ville mère

    « Et à mon quatrième, dans ma chambre envahie de livres achetés chez les bouquinistes, je rêve à l’été qui vient, où je monterai aux monts des Moineaux, au point de vue de Napoléon ; et de là je regarderai flamboyer les « quarante-quarante » sur les sept collines, et respirer, étinceler Moscou, Moscou, la ville mère. »

    Boulgakov, Les Quarante-quarante (Articles de variétés et récits, 1919-1927) 

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  • Boulgakov en verve

    « Je demande à aller aux cours de lecture. » Comment le nouveau pouvoir soviétique envoie à l’opéra, au concert, au théâtre, ceux qui ne savent pas lire, même s’ils préfèrent le cirque, si bien que leur vient le désir d’apprendre – afin d’être enfin libres de se rendre au cirque s’ils en ont envie, voilà ce que raconte avec brio La semaine d’action éducative, le tout premier récit comique de Boulgakov.

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    Dans les quelque deux mille pages de La Garde blanche, la Bibliothèque de la Pléiade consacre presque un tiers du volume aux Articles de variétés et récits publiés par Boulgakov entre 1919 et 1927, après Endiablade, Les œufs du destin, Cœur de Chien et les Carnets d’un jeune médecin, déjà présentés. 

     

    Entre les textes alimentaires et les articles de commande se glisse du Boulgakov tout craché, ironique, voire sarcastique. Les aventures extraordinaires du docteur N. constituent une première ébauche de La Garde blanche, avec son atmosphère troublée près de Grozny où se battent Russes et Tchétchènes : « Nuit. La fusillade
    se calme progressivement. Les ténèbres s’épaississent, les ombres sont mystérieuses. Ensuite, rideau de velours et océan d’étoiles à perte de vue. » – « Maudites soient les guerres, maintenant et à jamais ! »
     

    La cuisine de l'appartement communautaire - Musée Akhmatova, Saint-Pétersbourg.jpg

    Hommage à Gogol, Les aventures de Tchitchikov lui empruntent le personnage éponyme des Ames mortes : personne ne vérifie le formulaire rempli par un gaillard culotté qui obtient d’abord un logement, des bons d’alimentation ensuite, puis de l’argent, des responsabilités qui le font bientôt « trillionnaire ». Trahi, recherché, l’escroc disparaît au nez et à la barbe de ses poursuivants qui ont finalement remis la main sur le formulaire fantaisiste complété d’après les caractéristiques de l’aventurier de Gogol ! Pour les Russes, les emprunts nombreux aux Ames mortes ajoutent bien sûr du sel à cette histoire, un rêve burlesque lu par Boulgakov lors d’une soirée littéraire à Saint Pétersbourg / Leningrad en mai 1926, devant Akhmatova et Zamiatine, entre autres. 

    Les Moscovites contemporains de Boulgakov reconnaissaient dans Le 13, Immeuble Elpit – Commune ouvrière l’ancien immeuble Piguit de la Grande rue des jardins (illustration), disparu dans les grands chantiers de rénovation d’un quartier où seule la maison de Tchekhov subsiste encore. Avant la Révolution, des intellectuels, des artistes y habitaient, puis ce fut la « compression », le temps des appartements communautaires, l’utopie sociale. « Les pianos se sont tus, mais les phonographes étaient bien vivants et chantaient souvent d’une voix mauvaise. » – « Des ficelles se sont tendues au travers des salons, du linge humide dessus. »
    Le propriétaire a chargé Christi de veiller au chauffage de l’immeuble, « qu’on maintienne l’essentiel ». Mais février est très froid, le mazout manque. Christi surveille pour qu’on n’installe pas de poêles, le bâtiment n’ayant pas de conduits de fumée. Annouchka, « le fléau de l’immeuble »,  passe outre. « Et du coup, épouvantable, ce n’est plus un petit prince mais un roi de feu qui s’est mis à jouer sa rhapsodie. » Dévastation. Impuissance.
     

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    La situation lamentable des enseignants dans A l’école de la Cité « Troisième Internationale » (où Chagall fut un pauvre professeur de dessin avant de s’exiler), l’atelier créatif des enfants orphelins de La Commune d’enfants n° 1, autogérée, visitée par Edouard Herriot, les aléas de la vie à Moscou où on démolit et construit, dans Les Quarante-quarante (une expression ancienne qui désignait la ville aux 450 églises avant la Révolution), les changements de pouvoir (12 ? 14 ? 18 ?) entre 1917 et 1920 dans La ville de Kiev« la mère des villes russes » où l’on a vu « de tout sauf des Grecs », tous ces sujets prennent sous la plume de Boulgakov un relief formidable. Presque cent ans après, la vie y transparaît encore, grâce au génie littéraire.

  • Collectionneurs

    « On a beaucoup écrit sur le « mystère » de Chtchoukine et de Morozov.
    La clé de leur énigme se trouve dans leur époque, le tournant des XIXe – XXe siècles en Russie, le temps des changements majeurs dans l’art et la société, dont les deux collectionneurs savent saisir le rythme. La recherche de phénomènes artistiques répondant à cette atmosphère, un sentiment aiguisé du nouveau, de l’authentique, du talentueux les conduit à Paris la magnifique, foyer des idées artistiques des années 1870-1910. Les contemporains regardent souvent avec suspicion ces riches extravagants qui paient des sommes considérables pour des œuvres d’artistes novateurs français « insupportables par leur insolence » ou « intolérablement vulgaires » (selon l’expression du prince Sergueï Chtcherbatov). Les descendants sont toujours stupéfaits par la justesse de « l’œil » des collectionneurs du siècle dernier et doivent reconnaître que les Monet, Gauguin ou Matisse « russes », ayant passé l’épreuve du goût personnel de ces collectionneurs, sont une référence parmi les œuvres des mêmes artistes conservées dans de nombreux musées et collections particulières du monde. »

    Anna V. Poznanskaïa et Alexeï V. Pétoukhov, L’histoire de la collection de la nouvelle peinture française au Musée d’Etat des Beaux-Arts Pouchkine (Catalogue De Courbet à Picasso, Fondation Pierre Gianadda, Martigny, Suisse, 2009).