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1923

  • Raconte-moi

    « Bon, viens ici, près de moi. Pose ta tête. Comme ça. Une histoire ? Quelle histoire veux-tu que je te raconte, dis-moi ?

    -        L’histoire d’un petit garçon, celui qui…

    -        Celle du petit garçon ? Dis donc, mon vieux, c’est une histoire difficile. Enfin soit, pour te faire plaisir… Eh bien, voilà : il était, paraît-il, une fois, un petit garçon. Eh ! oui. Un petit garçon d’environ quatre ans. Il vivait à Moscou. Avec sa maman. Et ce petit garçon s’appelait Slavka.

    -        Comme moi ?

    -        … Assez mignon, mais fort malheureusement c’était un bagarreur. Et pour se bagarrer tout lui était bon : ses poings et se pieds et même ses caoutchoucs. Un beau jour, il rencontre dans l’escalier la petite fille du numéro 8, une petite fille gentille comme tout, douce, jolie, et il lui envoie un livre en pleine figure.

    -        C’est elle qui…

    -        Une minute. Ce n’est pas de toi qu’il s’agit.

    -        C’est un autre Slavka ?

    -        Absolument. Mais où en étais-je ? Ah ! oui… Alors… »

     

    Boulgakov, Un psaume in Articles de variétés et Récits

     

    Petit garçon au chandail rouge, affiche de Nathalie Parain.jpg

    © Nathalie Parain, Petit garçon au chandail rouge

    http://www.cyber-centre-culturel.fr/index.php?module=cms&desc=default&action=get&id=14855

  • Moscou 1923

    Courtes journées, trop occupées encore… Des miettes de lecture, tout de même, glanées dans les Articles de variétés et Récits (1917-1927) de Boulgakov qui suivent, dans La Pléiade, La Garde blanche et les nouvelles dont je vous ai déjà parlé. Moscou et ses habitants inspirent le jeune Boulgakov.

     

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    Photo JPR 2004

     

    Scènes moscovites raconte « L’histoire de l’apparition de Karl Marx dans l’appartement d’un avocat qui le haïssait cordialement ». Ce dernier a pressenti la tournure des événements et, pour en conserver la jouissance, bouleverse l’organisation de son logis, camoufle ses biens, y invite sa cousine et son cousin promu secrétaire, dissimule sa bibliothèque – « Le diable en personne n’en aurait pas trouvé l’entrée ». De six pièces, il est ainsi passé à trois, se munit de certificats divers sur son état de santé, le besoin d’un supplément de surface pour raisons professionnelles, la nécessité d’un piano pour que sa cousine puisse donner des leçons de musique, d’un lit pour loger Sacha la cuisinière, etc. L’avocat ouvre lui-même la porte aux vérificateurs. « Trois années durant, des hommes en capote grise et en manteau noir mangé aux mites et des filles ayant des serviettes à la main et portant des imperméables en toile de bâche montèrent à l’assaut de son appartement comme l’infanterie monte à l’assaut de cordons de barbelés et n’arrivèrent à rien. » C’est alors qu’il achète quatre portraits : Lounatcharski, le commissaire du peuple à l’Education « à la place d’honneur dans le salon », Marx dans la salle à manger, Trotski dans la chambre du cousin, Karl Liebnecht pour la chambre de sa cousine qui n’en veut pas. La tête des vérificateurs lors du « nouvel assaut » ! Irrésistible.

     

    « La perle des villes », c’est Kiev, avec son parc Marinski. Il faudrait en réécrire les enseignes – en ukrainien ? pourquoi pas ? « Mais que les mots soient grammaticalement corrects, et partout les mêmes. » Les Perles du quotidien, ce sont une « Chanson d’été », un été très pluvieux à Moscou, qui fait pousser les « têtes rouges » (les miliciens dans leurs nouvelles tenues) comme des champignons, « Un jour de notre vie », ou encore « Un psaume », une jolie histoire racontée au petit Slavka qui aime prendre le thé chez « un homme seul » à qui sa mère recoud
    ses boutons.

     

    Août 1923 figure dans les annales de La ville dorée pour la première exposition agricole d’URSS dans l’ancien jardin Neskoutchny (aujourd’hui Parc Gorki). Boulgakov, prié d’écrire un reportage sur le sujet, a présenté une note de frais exorbitante pour deux personnes (« je ne vais au restaurant qu’accompagné d’une dame »). Remboursée. Des tramways pleins à craquer, une fourmilière humaine devant les entrées. « Les eaux d’écaille de la Moskova séparent deux mondes.
    Sur l’autre rive, les maisonnettes toutes basses, sans étages, rouges, grises, le confort de la vie de tous les jours, et sur celle-ci, déployée, hérissée de toits, de faîtes aigus, toute piquante, la ville-exposition. »
    Le pavillon de l’artisanat regorge de bibelots et de colifichets, de petits bustes de Trotski dans diverses matières, de fourrures, de jouets en bois, de pierres semi-précieuses de l’Oural. On se bouscule pour visiter le bâtiment principal, « un bizarre mélange de bois et de verre », et son parterre de fleurs, dans la pénombre, le parterre Lénine, un portrait « gigantesque, jusqu’à la taille, d’une ressemblance stupéfiante ».

     

    Boulgakov retourne à l’exposition deux semaines plus tard. Pendant ce temps, « la ville de bois s’est radicalement transformée » : peinte de toutes les couleurs, débarrassée des échafaudages, envahie par la cohue les jours de congé. On y
    apprend comment éviter les incendies, préserver les forêts, fabriquer du caramel, préparer du tabac ou de la bière, cultiver le chanvre, exploiter les vers à soie. Au coucher du soleil, magnifique – « au loin, les bulbes dorés du Christ-Sauveur jettent leurs derniers feux » – une halte au spectacle de marionnettes, de la propagande pour le « coopératisme ». A l’embarcadère des Amis de la flotte, un hydravion, « oiseau en aluminium », embarque des Japonais pour un survol de l’Exposition. « Et les lumières brillent en grappes, en bouquets, et les réclames agitent leurs ailes. Du jardin Neskoutchny parviennent les accents cuivrés d’une marche. »