« Toujours derrière mon Boche, j’arrive dans un effroyable barrage de 40 mm. et de mitrailleuses lourdes... Je vois distinctement les deux bombes se détacher de l’Arado – l’une d’elles ricoche par-dessus le pont et l’autre percute dans le tablier. Je passe quarante mètres à gauche du point d’impact, au moment où elle explose. Mon avion est enlevé comme un fétu de paille, et à moitié retourné par la déflagration... D’instinct, je réduis les gaz, et je tire sur le manche. Mon Tempest remonte comme une balle de revolver à 3.000 mètres, et je me retrouve suant de peur et d’angoisse en pleins nuages, sur le dos. Une violente vibration : mon moteur coupe, je reçois sur la figure une pluie de terre, de ferraille, d’huile, et après une abatée* violente comme un coup de faux, je tombe en vrille. La vrille du Tempest est la chose la plus dangereuse qui existe – un tour, – deux tours et on est comme une loque, ballotté à toute volée, malgré les bretelles du harnais, contre les parois du cockpit.
Complètement affolé, j’arrache la poignée de largage du « hood » – qui me reste dans la main – j’essaye de me dresser sur mon siège pour sauter en parachute en oubliant de me détacher – je ne parviens qu’à me cogner atrocement la tête...
Je sors du nuage en vrille – la terre est là, à moins de mille mètres. Je pousse à fond sur le manche tout en ouvrant plein gaz. Le moteur tousse et reprend d’un seul coup, à en arracher le bâti du fuselage. La vrille se transforme en spirale ; je tâte doucement ma profondeur qui accroche – les champs arrivent cependant vite dans mon pare-brise...
Je rétablis à moins de cinquante mètres.
J’ai eu chaud. Je relève mon casque, et je sens mes cheveux trempés de sueur. »
Pierre Clostermann, Le Grand Cirque
*Abat(t)ée : Chute en piqué à la suite d’une perte de vitesse qui rompt l’équilibre horizontal de l’avion (TLF)
Couverture de la réédition en 2008