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Célio Mathématik

Parmi la bande qui fréquente le « ligablo » de Vieux Isemanga, un étal de marchandises sur un trottoir de Kinshasa, le jeune Célio Matemona, un orphelin, le héros de Mathématiques congolaises (2008), un roman signé In Koli Jean Bofane, doit à sa passion des nombres le surnom de Célio Mathématik et pas mal de moqueries. « Les nombres étaient son univers, les conjectures étaient son monde et cela allait bien au-delà de ce que tous pouvaient appréhender. »

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Ami de Baestro, le fils de Mère Bokeke, et de Gaucher, son neveu, Célio ne les voit pas partir d’un bon œil quand un militaire en civil, l’adjudant Bamba, vient leur demander de participer comme figurants à un meeting politique, contre rétribution, le double de la dernière fois. Hésitants, mais tenaillés par la Faim qui rôde quand on n’a pas le sou, ils montent dans un camion qui cueille des gens un peu partout, cent cinquante environ. Après avoir fait descendre les femmes au carrefour de Matonge,
on débarque les hommes en face de la villa de Makanda, le chef d’un parti d’opposition, le Parti de la Nouvelle Démocratie. Là, les garçons se prêtent comme les autres aux chants pacifiques et aux slogans. Mais soudain il y a des tirs, c’est la débandade. Baestro est blessé au flanc d’un coup de baïonnette. Emmené à l’hôpital, il doit s’y cacher dans une armoire avec Gaucher pour échapper aux hommes du
PND qui les poursuivent.
Baestro meurt. Quant à Makanda, ce massacre de Limete le satisfait plutôt, il donne plus de visibilité à son parti – en réalité, de faux opposants financés par le gouvernement pour créer un semblant de démocratie.

Célio, qui passe ses nuits au « Maquis », un hangar désaffecté divisé en chambrettes, passe pour « l’intellectuel du coin » et sert plus ou moins d’écrivain public. Par manque de moyens, il n’est pas allé au-delà de la première candidature, mais a poursuivi ses études clandestinement et a nourri sa légende. « Il était comme des millions de Kinois persuadés que l’avenir leur appartenait. » Mais la Faim tenaille le peuple, qui se contente pour survivre d’un repas pris le soir, souvent un jour sur deux. Jusqu’à présent, Célio se contente de démarcher pour sa petite ONG personnelle au service de la Congrégation du Père Lolos, qui l’avait pris sous son aile à l’orphelinat. Quand le Directeur Général de l’Information, Tshilombo, se rend personnellement chez Mère Bokeke pour la consoler de la perte de son fils avec la promesse de funérailles nationales et de l’argent, tout en lui demandant de ne pas répondre aux journalistes qui l’interrogeraient et en se renseignant sur celui qui accompagnait Baestro au meeting, il remarque ce jeune homme d’allure différente qui n’hésite pas à citer en sa présence Le Prince de Machiavel.

L’adjudant Bamba est chargé par Tshilombo d’éliminer le témoin gênant, qu’il enlève après une filature bien menée. La cinquantaine, l’homme de tous les combats est pourtant mal à l’aise à l’idée de tuer ce gamin et décide de lui laisser la vie sauve à condition qu’il disparaisse. Terrorisé, Gaucher a compris qu’il ne rentrera plus chez lui et s’en va chez un oncle en périphérie, il y reprendra son vrai nom, Donatien, modernisé en Dona. Quant à Célio, Tshilombo le remarque à nouveau un jour sur la terrasse de l’Hôtel Continental, où il l’entend discourir intelligemment en compagnie d’un juriste. Il décide de l’engager dans ses services.

C’est ainsi que Célio Mathematik entre au service de l’information. En costume italien et chaussures neuves, il récolte un franc succès chez le Vieux Isemanga où il offre la tournée générale. Il n’est plus un de ces millions de piétons qui marchent vers le centre de la ville, « cette reine insatiable et cruelle qui se nourrissait chaque jour de leurs rêves et de leurs espoirs ». Décidé à saisir cette « opportunité », il fait de son mieux et  suggère à Tshilombo de lancer une rumeur qui éclabousse toute l’opposition et rende du crédit à la présidence. A la Radio Télévision Nationale, il devient l’interlocuteur privilégié de la superbe Nana Bakkali, directrice de la publicité. Son plan réussit : le voilà nommé « conseiller principal » de Tshilombo, avec
appartement de fonction, voiture et gardes du corps.

Bofane met en scène dans Mathématiques congolaises les errements politiques d’un pays aux prises avec la violence, la corruption, la propagande. La vie quotidienne des habitants de Kinshasa y est montrée avec réalisme, des mille et un trucs pour faire bouillir la marmite aux mille et une nuances de la palabre africaine. Sorcellerie, comédies conjugales, colère latente et manipulation de l’opinion, art de la sape, tout cela prend forme autour de trois personnages marquants : Bamba, l’adjudant fatigué de la vie qu’il mène, Tshilombo ou l’ivresse du pouvoir, Célio à la croisée des chemins. En suivant la trajectoire intéressante mais risquée de celui que certains considèrent comme un « esquiveur » (comédien, plus ou moins opportuniste), nous arriverons à la veille d'élections libres en République démocratique du Congo. Si le héros puise ses idées dans l’Abrégé de mathématique à l’usage du second cycle de Kabeya Mutombo, il n’oublie pas l’avertissement du Père Lolos : « Ne crois pas que tu ressortiras intact de cette expérience, Célio. »

Commentaires

  • Une lecture aussi pour Louis Michel, voire son fils ?
    USA, Russie, Afrique... au bonheur de vous suivre : "si tous les textes et prétextes du monde voulaient..."

  • En effet avec vous Tania on fait le tour du monde et vos romans, vos personnages nous font vivre le pays mieux que ne ferait un exposé didactique!!

  • Tu parles des "mille et une nuances de la palabre africaine", et je me demandais si la langue, le style de ce roman reflétaient ce parler souvent si imagé, savoureux.
    Bonne journée "ensorcelée"!

  • "Les bibliothèques de Schaerbeek" ?!?

    Si nul(le) n'est prophète en son pays, vous voici, Tina, à si juste titre, reconnue, en Capitale de l'Europe.
    Un événement comme celui-ci ne peut qu'être salué par l'Ardenne française se rappelant qu'elle forme avec la Champagne une seule et même Région.

  • « La faim tenaille le peuple, qui se contente pour survivre d’un repas pris le soir, souvent un jour sur deux … » le sort de la plupart … et de leurs enfants aux yeux trop grands … et pas seulement les Kinois ...

  • @ JEA : oui, la littérature n'a pas de frontières autres que celles des langues - heureusement souvent surmontées grâce au travail des traducteurs.

    @ Claire : heureuse que les voyages vous plaisent !

    @ Colo : pour goûter le style de Bofane, tu peux lire sur son site quelques extraits du roman - http://bofane.wifeo.com/roman.php

    @ Bibliothèque Sésame : merci, j'en suis très honorée. Les références de la nouvelle bibliothèque publique de Schaerbeek : http://www.mabiblio.be/2009/05/19/week-end-inaugural-de-la-bibliotheque-sesame/

    @ Doulidelle : le scandale de la faim perdure, en effet, à côté de nos sociétés trop bien nourries, parfois même en leur sein, comme si nous étions impuissants à partager même le minimum vital.

  • Un très beau souvenir de lecture. Cet auteur est passionnant.
    Merci pour le renvoi vers mon blog.

    A bientôt,

  • fleuve de cruauté et de malheurs
    Une plume à l’humour exotique attachant nous décrit sans détours l’horreur de la nomenklatura qui règne en maître incontesté sur le peuple rampant de Kinshasa. Cette frange dorée, habillée chez Armani vit sur le terreau putride de ses trahisons, de ses assassinats, ses disparitions, méprisant toute référence aux droits de l’homme, adversaires féroce de démocratisation et d’élections libres, jouant la corruption, l’intox, la manipulation des médias, pire que le 1984 de Georges Orwell. Célio, le héros, sorte de Rastignac saisit la chance de s’élever dans ces sphères empoisonnées, papillon émerveillé, enfin capable de manger plus qu’un jour sur deux et de ne pas vivre comme un loqueteux. Inéluctable et le lot de tous, la faim tapie dans chaque estomac, avec ses comparses, la malaria, le sida, est un personnage à part entière qui attend ses victimes tout autant que la Grande faucheuse chez Lafontaine. A un cheveu près, Celio, l’orphelin, sans attaches ou presque, sorte de Rainman rêveur de la mathématique se fourvoierait et perdrait son âme. Il bascule mais constate que la vengeance n’assouvit pas ses désirs. Histoire d’une révolution, d’une rédemption, la fin du livre s’ouvre sur l’espoir et Faust n’a pas vendu son âme. En filigrane, c’est sa bible, le livre de mathématique, dernier souvenir de son père, et sa relation quasi filiale avec son seul ami et prêtre qui lui permettent de s’accrocher dans ce fleuve de cruauté et de malheurs.
    Livre intéressant, dur à digérer et pas passionnant vu l’extrême des turpitudes décrites, les scènes insoutenables de violence, le cynisme élevé en loi. Guerre civile, sexe, pouvoir, sorcellerie, tout pour déplaire. Sans doute une description lucide d’un peuple privé de tout, aux mains indélicates de nantis plus impérialistes que les blancs pourtant voués aux gémonies.

  • @ Deashelle : Merci pour vos critiques, c'est toujours intéressant de confronter ses impressions de lecture.

  • J'ai adoré ce livre. Très belle découverte, on le lit en "voyant" Kinshasa et contrairement à certains commentaires, je trouve ce livre super optimiste sur l'humanité de l'homme et la capacité de survit des Kinois.
    Il a fait l'unanimité des chroniqueurs de notre palabre littéraire de décembre: http://sudplateau-tv.fr/litteratures/item/1338-palabres-autour-des-arts-du-jeudi-13-d%C3%A9cembre-2012

  • Bienvenue, Joss. N'ayant jamais mis les pieds en Afrique, pour ce qui est de voir Kinshasa, je vous fais confiance. Heureuse que ce roman, un bon souvenir de lecture, ait été au coeur de vos palabres de décembre... 2012, je suppose ;-)
    A jeudi pour un autre auteur que vous connaissez, d'un autre Congo.

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