« Robert Giron, l’heure de la révélation » : l’article de Gwennaëlle Gribaumont dans Arts Libre et ses deux illustrations m’ont donné envie de découvrir ce peintre dont l’exposition vient de s’achever au Centre d’Art de Rouge-Cloître. Je ne connaissais pas ce peintre méconnu. Pourtant Robert Giron (1897-1967) était l’ami de Paul Delvaux, ils ont exposé ensemble. Au début des années 1930, il a rejoint son père et son cousin à la tête du Palais des Beaux-Arts de Bruxelles, dont il est devenu le directeur des expositions en 1933 et un « infatigable promoteur de l’art ». Sa peinture est alors passée au second plan.

© Robert Giron, Autoportrait, huile sur panneau, 88,5 x 68,5 cm, s.d.
Robert Giron peint avant tout la figure humaine, comme ce Couple au café (1923) qui donne déjà des indications sur son univers pictural : des couleurs chaudes, des tons de terre, des personnages représentés à mi-corps, des visages stylisés, distants – une peinture d’ambiance, devant d’autres figures esquissées à l’arrière-plan. Idem pour Agents de change à la bourse de Bruxelles. De la même année encore, un beau Portrait d’enfant très expressif, sur un carton bombé.

© Robert Giron, Couple au café (détail), huile sur carton, 77,5 x 73 cm, 1923
La qualité du dessin et l’art du cadrage se révèlent dans ses eaux-fortes. Femme au chapeau dans la rue n’est pas datée ; c’est le plus souvent le cas pour les œuvres exposées, issues de collections privées. On y observe la volonté moderniste de l’artiste qui n’hésite pas à peindre dans une veine plus burlesque (Le clown et le chat) ou à présenter des figures dans une composition plus abstraite (Deux femmes, dénudées debout).

© Robert Giron, Femme au chapeau dans la rue, eau-forte sur papier, 16 x 12 cm, s.d.
Le Nu allongé (1929) choisi pour l’affiche représente de dos une femme blonde étendue sur un tissu blanc, entre deux figures qui font face au spectateur : devant elle, un homme brun en pull à col roulé ; derrière, une autre femme aux épaules nues, cheveux foncés et peau verdâtre, qui brandit un tissu plissé – pour couvrir ou découvrir celle qui est couchée ?
Dans les œuvres exposées, seules des femmes sont nues, si j’ai bien vu, même dans les groupes habillés. La nudité féminine semble pour Robert Giron le lieu d’exploration de toute la gamme du rose chair (Nus sur les rochers), du plus clair au rose sanguin (Nu rose), en passant par le rose orangé très doux de Nue aux rideaux (1927).

© Robert Giron, Nue aux rideaux, huile sur papier marouflé sur toile, 100 x 80 cm, 1927

© Robert Giron, Nue entourée de trois figures, huile sur toile, 110 x 80 cm, s.d.
A l’étage, Nue entourée de trois figures montre à l’avant d’un groupe, devant un bois, une jeune fille qui baigne dans la lumière, une scène énigmatique. Encore plus onirique, Apparition m’a paru symboliser cette place singulière que le peintre octroie au nu féminin, même si c’est moins marqué que chez Paul Delvaux : un homme en veste sombre et chapeau y aperçoit une femme nue, telle une nymphe, dans une diagonale lumineuse qui contraste avec ce qui l’entoure.

© Robert Giron, Apparition, huile sur toile, 35 x 50 cm, 1923

© Robert Giron, Etudes de nu, fusain sur papier, 29 x 19 cm, s.d.
Un magnifique ensemble de dessins au fusain, Etudes de nu, montre cette attention de l’artiste à la lumière et aux ombres, au rendu des volumes. J’ai beaucoup aimé aussi Yvonne endormie à l’aquarelle, un délicat portrait de sa femme. On la retrouve à la fin du parcours d’exposition sur un Portrait de la famille Giron par Magritte (1943) ; celui-ci fréquentait déjà Giron et Delvaux à l’Académie royale des Beaux-Arts de Bruxelles.

© Robert Giron, Yvonne Giron endormie, aquarelle sur papier, 34,5 x 26,5 cm, s.d.
Leurs familles étaient amies, comme le montrent aussi un beau Delvaux de 1980, une épreuve d’artiste, dédiée « très affectueusement » à Françoise et Bernard, le fils de Robert Giron ; et une carte de vœux avec un dessin de Paul Delvaux à l’encre, « Tam et Paul vous souhaitent 365 jours heureux ».

© Robert Giron, Couple, elle en jaune endormie (détail), huile sur toile, 130 x 100 cm; s.d.
« "Un artiste dont le pays s’enorgueillirait." C’est en ces termes que l’écrivain belge Jean Tousseul saluait Robert Giron (1897-1967), après l’avoir rencontré dans son atelier. […] Il faut le reconnaître et le dire simplement : pour beaucoup d’entre nous, Robert Giron est une pure découverte. Et quel délice, la rare joie des premières fois, de constater que l’histoire de l’art nous réserve encore de telles surprises. On croyait la cartographie de la modernité belge connue, balisée par ses figures consacrées et ses récits dominants. Et voici que cette œuvre surgit, dense, sensuelle, troublante, à la fois familière par ses résonances et unique par sa manière d’inquiéter le regard. » (Gwennaëlle Gribaumont, La Libre Belgique, 10/6/2026)
