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héritage

  • Reçus en héritage

    Hériter alors qu’on ne s’y attendait pas d’une propriété invendable à la campagne, voilà ce qui arrive à Gabrielle, bientôt quarante ans, parisienne invétérée, dans Les brumes de l’apparence, un roman de Frédérique Deghelt. La vie d’une autre témoignait déjà du goût de la romancière pour les situations inattendues et l’irrationnel.

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    Denise (Les rêves d'Eugénie), merci pour la photo.

    « Peut-être qu’il est impossible d’oublier ce qu’on a vu quand on ouvre une porte sur l’inconnu et qu’on comprend que de l’autre côté, il se passe quelque chose d’immense. » Avec ce préambule, la narratrice annonce la couleur : « J’hésite entre la fiction et la réalité, mais raconter une histoire comme un joli conte de fées, c’est toujours la même imposture : rien n’est autobiographique, mais tout est vécu. »

    Ainsi averti, on entre dans ce roman avec prudence et curiosité – voyons où mène cette histoire. Gabrielle est organisatrice d’événements, son mari Stan est chirurgien esthétique et leur fils Nicolas passe son bac. Deux ans après la mort de sa mère, un notaire lui annonce qu’elle hérite d’une masure en ruine près d’une rivière, à Fermet-le-Bois, deux cents habitants. Le seul agent immobilier qu’elle ait trouvé dans la région, Jean-Pierre Moulin, lui assure au téléphone que l’endroit est magnifique et que peut-être, quand elle l’aura vu, elle n’aura plus envie de le vendre.

    Voilà donc Gabrielle en route, l’esprit plein de clichés hostiles à la campagne « où il n’y a rien ». L’agent immobilier, très sympathique, l’emmène près d’une forêt « touffue et sombre » où une petite maison en ruine est à l’abandon depuis plus de quarante ans au milieu des ronces et des fleurs sauvages. Le notaire lui apprendra que sa mère avait la jouissance de cette propriété. Mais c’est à elle, Gabrielle, que sa tante Francesca Ambroisine Molliane, dont elle ignorait l’existence, a légué cet endroit surnommé « la forêt des Brumes ou la terre des Sorciers ».

    Sa mère n’aimait que les villes – ses parents ont vécu à New York puis à Paris – et les casinos. Elle a toujours prétendu qu’elle n’avait plus de famille en vie. Gabrielle rend donc visite à cette tante aux cheveux blancs qui l’accueille comme si elle la connaissait : elle l’a vue bébé, quand sa mère la confiait à sa grand-mère – « Mais je suis bien contente de te revoir avant de quitter cette terre. » Elle a préféré donner le terrain à sa nièce, pour éviter que sa sœur Colette ne le vende ou le perde au jeu : « Je suis sûre que tu vas y trouver les fluides et les forces dont tu auras besoin pour accomplir ce que tu vas faire. »

    Francesca aurait-elle l’esprit dérangé ? A l’épicerie du village, on lui dit que sa grand-mère Philomène Molliane était bien connue dans le coin : « Elle en a soigné plus d’un dans le village et au-delà. Elle barrait le feu. » Gabrielle se découvre la petite-fille d’une guérisseuse qui avait l’art de soulager les brûlés, la nièce d’une voyante qui soigne par les plantes, la fille d’une femme « qui ne voulait jamais entendre parler de tout ça. »

    Le scepticisme de Gabrielle ne résistera pas longtemps. Retournée seule sur place, elle s’aventure dans la forêt et finit par trouver l’accès à une jolie rivière qui s’arrondit en une vasque transparente : « J’ai envie d’applaudir. J’attends l’ondine, la musique, la fée qui soulèverait le rideau de branches d’un saule pleureur. Je me penche au-dessus de l’eau, tends une main qui effleure le miroir glacé. Je bois, me mouille le visage. Quoi ? Personne n’achèterait ce paradis en croyant aux sordides racontars de ces villageois trop couards ? »

    Vous en savez assez pour deviner que Les brumes de l’apparence nous emmènent en terre inconnue, guidés par Gabrielle qui tombe peu à peu sous le charme des lieux, comme l’avait prédit l’agent immobilier. Une nuit passée là va transformer de façon spectaculaire sa vision des choses et des gens. Elle que la nature n’a jamais attirée voit d’abord le potentiel de cette propriété. Un rêve va lui faire prendre conscience du don personnel qu’elle a hérité de sa famille maternelle et guider ses réactions sur la route du retour, quand elle arrive la première sur une scène d’accident grave.

    Les cartésiens purs et durs n’iront sans doute pas plus loin dans cette fiction mêlée de fantastique. Quant à moi, je me suis laissé porter par le courant du récit, parfois convenu ou improbable, intéressée par l’évolution de son héroïne et le combat, en elle, entre le rationnel et ce qui lui échappe. Sa vie en sera bouleversée, on peut s’y attendre, il lui faudra faire des choix. Comme dans un conte, Frédérique Deghelt place sur son chemin des adjuvants et des opposants pour affronter les épreuves. Divertissement garanti.

  • Confusion

    « A présent, il sentait de nouveau, solidement attaché dans son cœur, le lien fraternel qui les unissait, Allan et lui, et il pouvait s’écrier avec la sincérité d’autrefois : « Si la pensée de le quitter brise mon cœur, cette pensée est mauvaise ! » Au moment où cette noble conviction s’emparait de lui, apaisant le tumulte, chassant la confusion de son esprit, la maison de Thorpe-Ambrose et Allan sur le perron, attendant son retour, lui apparurent à travers les arbres. Il ressentit un inexprimable soulagement et, emporté tout à coup loin des soucis, des craintes, des doutes qui l’avaient oppressé si longtemps, il entrevit le radieux avenir qui brillait dans les rêves de sa jeunesse. Ses yeux se remplirent de larmes et il pressa avec effusion la lettre du révérend sur ses lèvres en regardant Allan à travers l’éclaircie des arbres : « Sans ce papier, se dit-il, le crime de mon père nous eût séparés à jamais ! »

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    Tel fut le résultat du stratagème qui fit prendre à Mr. Brock le visage de la bonne pour celui de Miss Gwilt. Ainsi, la croyance superstitieuse de Midwinter fut ébranlée dans la seule occasion où elle touchait à la vérité, et l’habile mère Oldershaw triompha de difficultés et de dangers qu’elle-même n’avait jamais soupçonnés. »

    W. Wilkie Collins, Armadale 

  • Deux Allan Armadale

    Un gros roman à lire au coin du feu ? Armadale, de W. Wilkie Collins (1824-1889), est ce qu’il vous faut (traduit de l’anglais par E. Allouard). « C’était l’ouverture de la saison de 1832 aux bains de Wildbad. » Dans l’hôtel le plus important de la petite ville allemande arrivent d’abord un Ecossais, Mr. Neal, puis un homme très malade, accompagné de sa femme. Après avoir examiné ce dernier, le docteur se rend chez l’autre curiste avec une étrange requête : Mr. Armadale, atteint de paralysie, veut achever avant de mourir une lettre importante, sans en révéler tout le contenu à son épouse, une métisse. Mr. Neal étant le seul à maîtriser l’anglais à part eux, il se trouve forcé d’écrire les dernières volontés d’Armadale sous sa dictée, en présence de son petit garçon à qui la lettre sera remise à sa majorité. 

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    Première édition en deux volumes (1866)

    Orphelin dès l’enfance, Allan Armadale, qui vit sur l’île de la Barbade, hérite à vingt et un ans d’un riche cousin, son parrain, dont sa mère lui avait donné le prénom, après que celui-ci a renié son seul fils qui s’est « déshonoré ». Quelques semaines plus tard, pour parfaire son éducation et le détacher d’un jeune homme de son âge récemment arrivé dans l’île, Fergus Ingleby, dont il s’est entiché impulsivement, sa mère décide de l’envoyer en Angleterre chez un ancien admirateur, sir Stephen Blanchard de Thorpe-Ambrose, dans le Norfolk. Et le voilà sur un bateau en direction de Madère, où ce gentleman réside pour raisons de santé, avec en poche une miniature de la fille de Mr. Blanchard, que celui-ci leur a envoyée en espérant qu’ils se plaisent et se marient.

    Sur place, le jeune Allan, qui avait tout raconté à son meilleur ami, apprend que Miss Blanchard vient de se marier avec un certain… Allan Armadale, « le fils proscrit dont j’avais pris le nom et l’héritage », véritable identité de Fergus Ingleby qui s’est fait passer pour lui : « Je lui avais pris son nom, il m’avait pris ma femme ; nous étions quittes. » Pour achever de tromper Mr. Blanchard, une orpheline de douze ans, la femme de chambre de sa fille, a imité l’écriture de la mère d’Allan (dont Ingleby avait volé une lettre) et rédigé une fausse lettre de consentement.

    Pour éviter le duel, Ingleby-Armadale et son épouse montent à bord de La Grâce-de-Dieu, un navire français en route pour Lisbonne. Mr. Blanchard se lance à leur poursuite sur son yacht, où Allan s’est fait engager comme marin, incognito. Quand ils rejoignent le navire pourchassé, celui-ci est en très mauvaise posture, en pleine tempête, et ils mettent des canots à la mer pour recueillir ses passagers. Un homme manque à l’appel, on retrouvera son corps plus tard : Ingleby est mort noyé dans une cabine fermée de l’extérieur, c’est Allan qui l’y a enfermé.

    Après avoir avoué son crime, Armadale adresse à son fils une demande ultime. Sachant que la veuve, après ce malheur, a mis au monde un enfant posthume, un autre Allan Armadale, qui doit avoir à peu près son âge, il l’implore de fuir tous les protagonistes de ce drame et de ne jamais entrer en contact, d’aucune façon, avec son homonyme, afin d’échapper à toute malédiction.

    Ce prologue d’une quarantaine de pages importe pour comprendre tous les éléments de l’intrigue, un long suspense compliqué de près de huit cents pages. Il en donne le ton. Le Révérend Brock, un pasteur qui s’est chargé de l’instruction d’Allan à la demande de sa mère, a lu dans le journal une annonce priant Allan Armadale de se mettre en rapport avec des avocats à Londres, « pour une affaire importante ». Mais Mrs. Armadale a fait valoir la différence d’âge d’un an et l’a dissuadé d’en parler à son élève. Quand celui-ci atteint ses vingt et un ans, c’est un garçon franc et aimable, très naïf, passionné par les bateaux. L’arrivée au village d’un jeune homme au nom bizarre, Ozias Midwinter, un sous-maître d’école que sa mauvaise santé a privé de son emploi, déclenche sa compassion : Allan Armadale le fait soigner et le prend en affection.

    Le pasteur, lui, se méfie, mais il est lié par le secret. Quand Mrs. Armadale, malade, le convoque pour le mettre en garde contre une femme qui s’est présentée chez elle et qu’elle veut fuir à tout prix (c’est l’ancienne femme de chambre qui avait rédigé la fausse lettre), il est déjà trop tard. Elle meurt bientôt. Pourra-t-on éviter la rencontre entre les deux jeunes Allan Armadale ? On a déjà compris que non. Echapperont-ils à la malédiction ?

    Armadale a été publié d’abord en feuilleton, les rebondissements n’y manquent pas. Collins, ami de Dickens, est prodigue en détails dans ses descriptions, dans l’analyse psychologique des personnages, il ne faut pas être pressé. C’est une immersion dans l’Angleterre du XIXe siècle avec ses usages, ses classes sociales, ses codes, ses bas-fonds. Les femmes y jouent un rôle aussi important que les hommes, moral ou immoral. Le roman a fait scandale : «L’indécence au service du suspense » (Michel Le Bris dans la préface). Tout tourne autour de l’héritage, celui d’un nom, d’une fortune, de propriétés, mais surtout celui d’une malédiction familiale transmise de génération en génération. Crimes, mensonges, complots, vengeance : Armadale ou l’invention du thriller.

  • Histoires vraies

    « Les histoires que l’on me racontait étaient-elles plus vraies que celles que je fabriquais moi-même à partir de souvenirs épars, de suppositions et de choses apprises en écoutant aux portes ? Les histoires inventées devenaient parfois vraies au fur et à mesure, et nombre d’histoires inventaient la vérité. »

     

    Katharina Hagena, Le goût des pépins de pommes

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