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Tolstoï - Page 7

  • La vie des Tolstoï

    A Iasnaïa Poliana, Sofia dispose pour la première fois de sa propre chambre et d’un cabinet de travail. Le domaine est magnifique. Tolstoï, marcheur infatigable, adore se promener. Elle veut lui être utile, lui plaire et apprend à s’adapter à ses changements d’humeur, entre simplicité et luxe. Elle améliore l’hygiène en cuisine, remplace la literie. La voilà bientôt enceinte et ne supportant plus l’odeur du tabac. Lev Nikolaïevitch lui est tellement supérieur en tout qu’elle ressent un sentiment d’impuissance. Elle aime quand il fait la lecture (Hugo, Les Misérables), apprécie moins leur mode de vie très rustique par rapport à sa vie moscovite.

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    Sofia Tolstoï avec Serioja et Tania en 1866

    Elle se sent mal à l’aise quand elle apprend qu’une des deux paysannes qui lavent les planchers de bois blanc est l’ancienne maîtresse de Tolstoï qui a eu un enfant de lui, futur cocher des enfants. Avant leur mariage, elle a lu, à sa demande, les journaux intimes de son fiancé. Les révélations sur sa vie sexuelle ont choqué la jeune femme assoiffée de pureté et ce fut pour elle « une souffrance » pour toute sa vie. Quand ils se rendent à Moscou, les amis de l’écrivain la trouvent si jeune, « une enfant », et Sofia se montre très timide en leur présence.

     

    Tolstoï travaille à Guerre et paix, elle retranscrit le texte au propre, un travail de copiste dont elle se chargera constamment, avec bonheur – seuls les accouchements, les maladies l’en détourneront. Mais elle refusera de copier les textes où Tolstoï s’en prend à l’Eglise ou à l’Orthodoxie. Plus tard, leurs filles prendront le relais.

     

    Faire fructifier le domaine préoccupe constamment le comte Tolstoï qui se lance, avec enthousiasme, dans des activités supposées rentables : distillerie, fabrique de chicorée, élevage de brebis pour leur laine, apiculture… Autant d’échecs. Sofia est oppressée par cette vie campagnarde qui ne lui laisse pas de vie personnelle et l’intéresse peu. La simplicité des fêtes de Pâques au domaine contraste avec les fastes et le raffinement qu’elle a connus au Kremlin.

     

    La sage-femme qui l’aide à mettre au monde Serioja (Sergueï), son premier enfant, l’assistera pendant vingt-cinq ans, de 1863 à 1888. Elle a du mal pour l’allaiter, et Tolstoï est déçu de voir sa femme de dix-neuf ans ne pas se comporter en paysanne robuste. Sofia tient la chronique des événements familiaux, comme l’amour impossible de sa sœur Tania pour le frère de Tolstoï, qui a déjà des enfants de son amie Macha la Tsigane. La présence de Varia et Lisa, deux nièces de son mari, lui fait du bien, elles sont complices malgré la différence d’âge. A vingt ans, elle accouche d’une fille, Tania : « toute sa vie fut pour nous, ses parents, une joie, un bonheur ininterrompu. »

     

    Il lui faut apprendre pour ne pas se limiter à la vie matérielle : elle se met à l’anglais. Sa vie est monotone : enfants, correspondance, maison, lecture, piano. Elle se sent souvent seule : « sans personne pour m’aider à me retrouver dans ma vie intérieure, je suivais mon propre chemin, et mon âme était en proie à des changements incessants ». D’autres enfants naîtront : Ilia (1866) – deux fausses couches – Liova (1869) – Macha (1871) – Petia (1872-1873) – Nikolaï (1874-1875) –  Varia (1875 +) – fausse couche – Andreï (1877) – Micha (1879)…

     

    Dans son Journal, Sofia écrit que « la conscience de servir un génie, un grand homme » lui donnait la force de tout supporter. Tolstoï note de son côté qu’il est « inutile de raisonner avec les femmes, car elles ne sont pas mues par la raison. Aussi raisonnable que se montre une femme dans ses jugements, elle vit selon ses sentiments. » Guerre et Paix remporte un immense succès.

     

    Les deux époux se soucient énormément de l’éducation des enfants. Tolstoï travaille à un Abécédaire et à des Livres de lecture, voudrait créer une école pour former les maîtres mais y renonce, faute d’argent. Il se met au grec pour pouvoir l’enseigner à son fils aîné. Quand il tombe malade, il va faire une cure de koumys (lait de jument fermenté) pendant six semaines à Samara, où il achète des terres.

     

    Sa vie à lui, c’est l’écriture et la chasse – il aime la « solitude de la nature » qui aide à penser. Sofia aménage avec son oncle Kostia la nouvelle annexe de la maison, un espace grand et clair, agréable. A chaque automne, Sofia est gagnée par la mélancolie, qui s’efface à la première neige : « tout était blanc et lumineux, on pouvait se promener et rouler en calèche sans s’enfoncer dans la boue ». Tolstoï commence Anna Karénine. Quand il se sent mal, ils repartent pour Samara et la cure de koumys.

     

    « L’œuvre principale de ma vie, c’était l’enseignement et l’éducation des enfants. » Leur saison la plus joyeuse, c’est l’été qui amène des visiteurs, on monte un spectacle, on se promène – les étés de Kitty et Levine dans Anna Karénine. « Comme j’aimais ce monde enfantin fou mais adorable, toute leur vie, leurs intérêts, leurs joies et leurs peines. Ces petites personnes me donnèrent tant d’amour : où passe tout cela lorsque les enfants deviennent grands ? »

     

    Epuisée par toutes ses tâches, Sofia prie Dieu : « Donne-moi des forces ou fais que je meure vite. » Elle a perdu un enfant, puis un autre, il lui en reste cinq dont il faut s’occuper. Varia, prématurée, meurt. Elle souffre d’une péritonite. Le médecin lui prescrit du repos. Tolstoï écrit, chasse, joue du piano. Anna Karénine, en partie publié, est un nouveau succès et rapporte beaucoup d’argent, mais épuisés et malheureux, ils repartent à Samara.

     

    Alors que son médecin lui avait conseillé de ne plus enfanter, un autre consulté à Saint Pétersbourg où elle rend visite à sa mère, lui conseille de ne pas « contrarier le corps ». La visite du musée de l’Ermitage la bouleverse. Tolstoï, de son côté, revenu aux pratiques religieuses, jeûne strictement, mais critique l’Eglise quand elle prêche contre les ennemis de la Russie, s’éloignant de l’Evangile. Il projette d’écrire sur la religion, et aussi sur les Décembristes. A Samara, il achète de nouvelles terres pour agrandir son domaine, s’y rend pour la moisson.

     

    Sofia a connu une première période formatrice en lisant Tolstoï à l’adolescence, elle en connaît une deuxième en découvrant les philosophes, initiée par le prince Ouroussov, leur ami, pour qui elle est une femme « merveilleuse » – « Il savait faire des cadeaux comme personne, avec une simplicité simple et joyeuse ». A trente-quatre ans, elle aspire à une autre vie, emmène ses aînés à Moscou. Quand elle allaite, malgré la douleur des crevasses, elle lit en anglais, pour apprendre quelque chose. « J’étais comme un écureuil dans la roue, avec cette impression de pouvoir me libérer d’un instant à l’autre, mais la roue de la vie tournait, et il n’y avait pas d’issue. »

     

    Les deux époux s’éloignent l’un de l’autre. Sofia a besoin de distraction, heureusement il y a le fidèle Ouroussov pour la dérider (il est marié, mais sa femme et leurs enfants vivent à Paris). Tolstoï recherche le calme propice à ses réflexions religieuses et sociales. En 1881, c’est la fin de leur longue et paisible vie familiale à Iasnaïa Poliana. Tolstoï ne vit plus que par la pensée, maigrit, grisonne, distribue de l’argent à qui lui en demande, craint la mort. Sofia, à nouveau enceinte à trente-sept ans, est chargée de chercher une maison à Moscou où ils vont vivre pour permettre aux plus grands de bien mener leurs études. Tolstoï, parti pour une cure de koumys, se sent coupable, lui écrit avec tendresse. Finalement elle loue et aménage un appartement. Le 15 septembre, ils déménagent dans la tristesse. « Une nouvelle existence commençait, inhabituelle et plus difficile à tous les égards. »

     

    (A suivre)    

  • Heureuse

    « Avant mon mariage, j’écrivais beaucoup : des nouvelles, mon journal, différents débuts de récits. Il n’en reste pratiquement rien. Voici, par exemple, un bref extrait que j’ai retrouvé, et qui exprime mon humeur d’alors : « Elle était assise sur son lit, le visage illuminé par un sourire. Elle imaginait son avenir, grand et brillant, mais elle était contente qu’il fût encore loin et qu’elle n’en sût rien, et qu’en attendant elle fût jeune, forte, heureuse, prête à accueillir ce que la vie lui offrirait dans cet avenir auquel elle croyait tant. »

    Quelle était la force de cette croyance ! Et comme tous mes rêves d’un avenir brillant se brisèrent contre les soucis quotidiens de la vie familiale. »

     

    Sofia Tolstoï, Ma vie

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  • Sofia avant Tolstoï

    Mille pages pour retrouver la Russie, en ce début d’hiver : un menu idéal pour la trêve des confiseurs. Grâce à Dominique, me voilà plongée dans Ma vie de Sofia Tolstoï – une lecture au long cours comme je les aime, de temps à autre. 

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    http://humweb.ucsc.edu/bnickell/tolstoy/tolstoy/sofia.html

    Rédigé entre 1904 et 1916 à partir de son Journal, de celui de son mari, et de diverses correspondances, ce texte restitue le cours de sa propre vie, de sa naissance à 1901 – le récit est inachevé.  Elle l’a voulu « sincère et authentique ». Lasse des idées fausses circulant à son sujet, à soixante ans, elle a entrepris son autobiographie pour rétablir sa vérité : « Toute vie est intéressante et la mienne attirera peut-être un jour l’attention de ceux qui voudront en savoir plus sur la femme qui, par la volonté de Dieu et du destin, fut la compagne du génial et complexe comte Lev Nikolaïevitch Tolstoï. » 

    La première partie raconte l’enfance et la vie de jeune fille de Sofia Bers (1844-1919), deuxième de treize enfants, dont cinq morts en bas âge. Son père, médecin de la Cour, avait trente-quatre ans quand il a épousé sa mère, qui en avait seize. Sofia est née deux ans après. Sa famille moscovite habite près du Palais des menus plaisirs au Kremlin, c’est là qu’ils passent leurs hivers. Les étés se déroulent à Pokrovskoïe, dans la datcha d’un ami de la famille. Sofia aime y cueillir des cerises, ramasser des champignons.

     

    La vie des enfants Bers est très active et entourée : gymnastique, danses, étude avec des professeurs russes (des étudiants en médecine), sans compter les gouvernantes françaises. Sofia apprend à déclamer Corneille et Racine. Mais leur mère ne veut pas élever ses enfants dans le luxe et tient à ce que ses filles aident aussi aux tâches ménagères : elles doivent coudre, réparer leur linge, broder, préparer le café, aller chercher la nourriture au cellier, ranger, se charger du ménage à tour de rôle. Et faire la lecture à leur mère, au moins trente pages chaque soir.

     

    Parmi les bons souvenirs de son enfance, il y a la lecture, une passion partagée avec sa sœur Tania : elles lisent Pouchkine, Hugo. Leur père, très généreux, réalise un jour un de leurs rêves. Il obtient l’autorisation pour Tania et elle de faire le tour du Kremlin en marchant sur la muraille, une promenade mémorable en compagnie d’un précepteur. A treize ans, Sofia visite la Laure de la Sainte Trinité-Saint-Serge, haut lieu de pèlerinage orthodoxe. Elle rédige alors ses impressions de voyage, un récit qu’elle a conservé. Lors d’une deuxième visite à la Laure, les propos d’un moine sur les avantages matériels de la vie au monastère la déçoivent et lui font perdre sa naïveté enfantine.

     

    Les Bers vont souvent au théâtre, le père haut placé y dispose d’une « baignoire gratuite ». Sofia en gardera l’amour de la musique et de l’opéra. A quatorze ans, elle joue un vaudeville chez eux. Sa soeur y chante merveilleusement, elle a une voix exceptionnelle. Tolstoï s’en inspirera pour Guerre et paix : « J’ai pris Tania, je l’ai moulue avec Sonia (Sofia) et j’ai obtenu Natacha. » Sofia est considérée comme « la plus robuste, la plus forte, la moins studieuse » dans la famille, on apprécie surtout son aide pratique dans la maison. Mais elle réussit tous les examens d’institutrice à domicile, excelle en russe et en français.

     

    Lev Nikolaïevitch (Léon Tolstoï, 1828-1910) est un ami de la famille, ses visites sont fort appréciées. « Lorsque nous, les filles, commençâmes à grandir, il régna dans notre maison une sorte d’atmosphère amoureuse. » Lisa, l’aînée, espère que Tolstoï la demandera un jour en mariage. Sofia, de son côté, aime un ami de son frère, Polivanov, ils comptent se marier après la fin de ses études. Tania correspond avec un cousin qu’elle épousera plus tard.

     

    L’affranchissement des paysans (la fin du servage), en 1861, les réjouit tous. Sofia trouve la vie de plus en plus intéressante. Mais leur père est malade, de sombre humeur, et les enfants ont pitié de leur mère alors âgée de trente-sept ans. Aussi se réjouissent-ils quand celle-ci décide d’aller rendre visite à leur grand-père, l’été suivant, avec les trois sœurs et le petit Volodia, à Ivitsy, situé « à une cinquantaine de verstes de Iasnaïa Poliana » où ils se rendent d’abord. C’est là que Sofia ressent pour la première fois l’intérêt particulier de Tolstoï à son égard. Et le domaine, « cette impression de nature vierge si nouvelle, si grandiose, si inhabituelle pour nous, filles de la ville », l’enchante. « Tout était fantastique et merveilleusement beau. »

     

    A peine sont-ils arrivés chez leur grand-père que Lev Nikolaïevitch arrive, le lendemain, sur un cheval blanc. Le soir, il s’attarde, la retient un moment et lui propose de deviner ce qu’il va écrire à la craie, en ne mettant que les initiales. Très émue, Sofia traduit immédiatement : « Votre jeunesse et votre besoin de bonheur me rappellent trop vivement ma vieillesse et l’impossibilité de bonheur. » Tolstoï se sent mal à l’aise par rapport à la famille Bers qui se trompe sur Lisa et lui. Sonia comprend alors que sa vie est en train de changer.

     

    Le 16 septembre 1862, Tolstoï, qui vient d’avoir trente-quatre ans et n’arrive pas à se déclarer de vive voix, remet à Sofia, presque dix-huit ans, une proposition écrite de mariage. Elle l’accepte, heureuse. Leurs fiançailles durent une semaine. Sofia est dans un état second, Lisa est malheureuse, Polivanov très déçu, Tania ne peut imaginer la vie sans sa sœur préférée. Plutôt que de résider à Moscou ou d’aller à l’étranger, comme Tolstoï le lui a proposé, Sofia choisit de se rendre directement à Iasnaïa Poliana après leur mariage, le 23 septembre, un mariage que l’écrivain décrira « merveilleusement » dans Anna Karénine, « en parlant de celui de Levine et de Kitty. »

     

    (A suivre)    

  • Tant d'écrivains

    « Vous voyez, me dit-il en arpentant la pièce, il y a aujourd’hui tant d’écrivains. Tout le monde veut être écrivain. Regardez le courrier de ce matin, par exemple. Trois ou quatre lettres d’auteurs en herbe. Ils veulent tous être publiés. Mais, en littérature comme dans la vie, il faut observer une certaine chasteté. Un écrivain devrait s’attaquer uniquement à ce qui n’a pas été fait avant lui. N’importe qui ou presque peut écrire « Le soleil brillait, l’herbe étincelait de lumière », etc.

    Sa voix s’estompa.

    - Quand j’écrivais Enfance, j’étais convaincu que personne avant moi n’avait décrit la poésie de l’enfance de cette façon particulière. Mais je vais le redire : en littérature comme dans la vie, on ne doit pas être prodigue de ses dons. Vous ne croyez pas ?

    Je fis signe que oui. Que pouvais-je dire ?

    - En quoi peut-il profiter à un homme de gagner le monde entier et de perdre son âme ? demanda Léon Nikolaïevitch. »

     

    Jay Parini, Une année dans la vie de Tolstoï (16. Boulgakov)

     

    Bouleaux à Iasnaïa Poliana.JPG

     

     

  • Chez Tolstoï

    Une année dans la vie de Tolstoï : en découvrant une photo de Tolstoï à cheval sous ce titre de Jay Parini, je me suis laissé tenter par ce retour à Iasnaïa Poliana. Parini, professeur d’anglais à l’université de Middlebury, a sous-titré « roman » son récit de l’année 1910, celle qui verra mourir Léon Nikolaïevitch Tolstoï. Son récit à plusieurs voix s’inspire des journaux intimes des Tolstoï et des tolstoïens, parmi lesquels Tchertkov, l’ami, le frère spirituel du grand écrivain russe, ennemi juré de la maîtresse de maison, Sophia Andreïevna, qui le soupçonnait de pousser Tolstoï à priver sa famille par testament des droits liés à ses œuvres. C’est en lisant le journal intime de Valentin Boulgakov, le dernier secrétaire particulier de Tolstoï, que l’idée est venue à Parini de reconstituer « à travers un kaléidoscope » les images de cette dernière année. Pas une biographie donc, mais des instants d’une vie, d’une famille, d’un cercle rapproché. 

     
    La maison de Tolstoï (Iasnaïa Poliana).JPG
     

    Sophia Andreïevna écrivait son propre journal intime, récemment publié en français. « Liovotchka », quatre-vingt-deux ans, est son souci constant. Il y a longtemps qu’ils font chambre à part, ce qui lui permet d’échapper aux ronflements de son mari, mais elle prend soin chaque soir de tirer « jusqu’à son menton la couverture grise aux motifs en forme de clé » qu’il affectionne. Disparue l’heureuse époque où il lui donnait à recopier les pages de Guerre et Paix. Elle seule alors arrivait à lire son écriture. « Mais à présent je ne compte plus. » Sacha tape directement les textes de son père sur une Remington. Devenue l’enfant préférée de Tolstoï après la mort de sa sœur Macha, elle a carrément pris le parti de son père contre sa mère. Sa seule autre affection la porte vers son amie Varvara, que ses parents ont d’abord repoussée puis admise auprès d’elle, malgré leur relation trop voyante.

     

    C’est Tchertkov qui fait engager Valentin Boulgakov, vingt-quatre ans, à Iasnaïa Poliana, sous certaines conditions : éviter les relations sexuelles – les tolstoïens prônent la chasteté et le célibat –, ne pas appeler Tolstoï par son titre mais par ses deux prénoms, ne pas prêter l’oreille aux propos calomnieux de la comtesse à son sujet. Il y ajoute une clause secrète : Boulgakov tiendra pour lui un journal intime dans de petits carnets avec feuilles intercalaires détachables où il glissera du papier à décalquer. Tchertkov veut savoir qui rend visite à Tolstoï, ce qu’il lit, ce qu’il écrit, avec qui il correspond et ce que raconte Sophia Andreïevna, tout cela à leur insu. « Encouragez-le à revenir à son œuvre philosophique », ajoute l’intrigant qui considère les romans, même Anna Karenine, « faits pour les femmes, pour les bourgeoises chouchoutées qui n’ont rien de mieux à faire de leur temps ».

     

    Par le biais des souvenirs, le romancier rappelle le passé du couple : premières rencontres, demande en mariage, ébahissement de la jeune Sophia à qui son fiancé plus âgé qu’elle de seize ans fait lire par souci de vérité ses journaux intimes où il a noté toutes ses expériences sexuelles, depuis la perte de son pucelage dans un bordel à quatorze ans, jusqu’à cette paysanne avec qui il a satisfait « ses vils besoins » avant leur mariage et qui a accouché d’un fils hideux et stupide. Parini donne la parole au Dr Makovitski, fier d’être le médecin personnel du prophète de la nation russe. Pour lui, la comtesse « n’a pas l’âme assez vaste pour y accueillir les rêves qu’il (son mari) poursuit en vue d’améliorer le genre humain ». A Boulgakov, admirateur sincère de l’écrivain, chargé de compiler des maximes de sagesse en vue d’une anthologie (Tolstoï sélectionnera ensuite les citations à retenir). Chez Tcherktov, parmi les tolstoïens les plus fervents, le nouveau secrétaire remarque Macha, une jeune femme indépendante et délurée – « il ne serait peut-être pas facile de rester chaste à Teliatinki. » Son franc-parler l’embarrasse assez souvent, c’est elle qui le séduira.

     

    La salle à manger des Tolstoï.JPG

     

    La base du conflit perpétuel entre les époux Tolstoï est idéologique : l’écrivain rejette l’héritage aristocratique et souffre du fossé entre riches et pauvres. Il voudrait vivre aussi simplement qu’un moujik. Sa « Sonia », elle, veut maintenir un certain train de vie, veille aux intérêts de leurs treize enfants. Elle tient à distance tous ceux, mendiants, parasites, qui abusent de la générosité du comte. Elle a pris autrefois des cours de piano. Son professeur, l’illustre Tanaïev, la trouvait douée, mais son mari, amateur de musique, en était jaloux et a exigé qu’elle y mette fin. De même, il l’a fait renoncer à leur maison de Moscou, fuyant les mondanités. En janvier, Tolstoï note dans son journal : « Je suis triste. Les gens qui vivent autour de moi me paraissent terriblement étrangers. »

     

    Tchertkov, manipulateur, idéologue radical, fascine véritablement Tolstoï, qui ne peut se passer de sa compagnie, malgré les efforts de sa femme pour l’éloigner. Celle-ci en souffre, lui fait des scènes, provoque des crises. Quand il n’en peut plus, il dit à sa femme que leur séparation lui semble inéluctable. Ils ne sont d’accord sur rien. Mais Sophia Andreïevna le retient, rappelle les sentiments qu’ils ont eus l’un pour l’autre.

     

    Parini intercale dans son récit des lettres de Tolstoï, des pages de son journal. C’est le moraliste qu’il met en relief, le vieil homme prêt encore à changer de vie pour sauver son âme. Dans Une année dans la vie de Tolstoï, tous les faits évoqués reposent sur des sources fiables. Les paroles de l’écrivain sont citées telles quelles ou, parfois, viennent de conversations rapportées au style indirect. Parini a agencé tout cela de manière vivante, y ajoute quelques poèmes de son cru. Le récit se termine à la fameuse gare d’Astapovo où Tolstoï va mourir sans revoir sa femme, d’où le titre du film adapté de ce roman, The last station. Une introduction romanesque très accessible à l’univers de Tolstoï.