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Passions - Page 438

  • Boris Marina Rainer

    L’amour des mots et les mots de l’amour dans les lettres de deux, et même trois poètes, voilà le thème de Est-ce que tu m’aimes encore ?, la correspondance entre Marina Tsvétaïeva et Rainer Maria Rilke (traduit de l’allemand par Bernard Pautrat). Le traducteur, dans sa préface intitulée « L’amour à distance », rappelle le contexte de 1925, la « large tache rouge » de l’URSS qui s’étend sur la carte de l’Europe, l’émigration russe, « souvent dans la misère » et les circonstances qui ont fait naître cette correspondance. 

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    Marina Tsvétaïeva en 1925 / Rainer Maria Rilke en 1924

    Leonid Pasternak – peintre russe, installé à Berlin avec une partie de sa famille – avait écrit à Rilke à l’occasion de ses cinquante ans, alors en clinique à Val-Mont, en Suisse. Ils s’étaient connus à Moscou, vingt-cinq ans plus tôt. Rilke, dans sa réponse, fait l’éloge des poèmes de son fils Boris et le père s’empresse d’en faire part à celui-ci. « 35 ans, marié, un enfant », Boris Pasternak s’est pris d’amitié puis d’amour fou pour Marina Tsvétaïeva, émigrée à Paris avec sa famille (son mari Sergueï Efron dont elle a eu deux filles (la seconde, Irina, morte en URSS) et un fils). Il lui écrit lettre sur lettre. Tous deux admirent « le grand Rilke », leur « Maître ». 

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    Portrait posthume de Rilke par Leonid Pasternak, 1928

    Boris, après avoir pris connaissance de la lettre du poète à son père, écrit à Rilke pour le remercier : « Je vous dois les grandes lignes de mon caractère, la manière de mon existence spirituelle. Ce sont vos créations. » Il lui parle de poésie et aussi de Marina, « poétesse-née », priant Rilke de lui envoyer un exemplaire dédicacé des Elégies de Duino, son dernier recueil paru. 

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    De Rainer Maria Rilke à Marina Tsvétaïeva (1926)

    En mai 1926, Rilke envoie à Tsvétaïeva une lettre chaleureuse, avec ses Elégies et Sonnets à Orphée. Il promet d’autres exemplaires à l’intention de Boris Pasternak et interroge : « Pourquoi ne m’a-t-il pas été donné de vous rencontrer, Marina Ivanovna Tsvétaïeva ? D’après la lettre de Boris Pasternak il me faut croire qu’une telle rencontre nous aurait jetés tous les deux dans la plus profonde et intime joie. » 

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    La « très inflammable » Marina (dixit Bernard Pautrat) répond : « Rainer Maria Rilke ! Puis-je m’adresser à vous ainsi ? » Ce sera une très longue lettre, une succession de fragments sur ce qu’il est, lui, pour elle ; sur la poésie ; sur son propre parcours ; sur Boris Pasternak – « Le premier poète de Russie, c’est lui » – vouvoyant et tutoyant Rilke tour à tour. 

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    Boris Pasternak en 1934 (au premier Congrès des écrivains soviétiques)

    Ainsi démarre une correspondance passionnée, de part et d’autre. « Nous nous touchons. Par où ? Par des coups d’aile… » (Marina) Boris Pasternak et elle avaient projeté d’aller rendre visite à Rilke ensemble un jour. A présent le poète russe souffre de l’intimité grandissante qu’il devine entre Rilke et Marina, il se sent mis en retrait. 

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    http://www.gallimard.fr/Catalogue/GALLIMARD/L-Imaginaire/Correspondance-a-trois

    Entre ces trois grandes sensibilités, c’est « une histoire comme on les aime, triste et belle. Une histoire d’amours. » (Préface) Elle se termine avec la mort de Rilke, le 29 décembre 1926. Le 31 décembre, Marina l’annonce par lettre à Pasternak en citant les mots quelle a adressés à leur maître en poésie sur une carte postale le 7 novembre : « Cher Rainer, C’est ici que je vis. – Est-ce que tu m’aimes encore ? »

     

  • Reconstruction

    360 Tsunami 1 xylogravure.jpg« A travers la technique de la gravure, c’est par le geste que tout commence. Par la déconstruction. Dompter le bois, affronter la planche brute, celle qui laisse des échardes dans la paume, la malmener, la découper, la taillader, lui infliger les blessures de son propre cataclysme. Canaliser la barbarie du monde dans la violence du geste pour ériger un rempart à la sauvagerie. Par la reconstruction. » 

    Chris Vander Stappen, Cataclysmes climatiques
    « Tsunami » (détail) 
    © Nathalie van de Walle

     

  • Tsunami à 360°

    « Tsunami » : le mot ramène au terrible tremblement de terre en Indonésie, fin décembre 2004, et à la vague meurtrière qui a tout emporté sur son passage. « Tsunami » : une œuvre extraordinaire de Nathalie van de Walle, à voir à Gembloux jusqu’à samedi prochain. Elle y a travaillé huit ans, bouleversée par les images du chaos, du tsunami et des autres catastrophes qui mettent notre terre sens dessus dessous. 

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    Dans le cadre du Printemps des Sciences, au bel Espace Mohimont installé dans une ancienne ferme abbatiale, l’exposition « 360° Architecture du paysage »  présente des œuvres de Nathalie van de Walle, ainsi que des créations de l’atelier sorcier et du projet « Art et science 2.0 ». Une vidéo d’un paysage à 360° accueille les visiteurs dans les salles du bas, l’exposition continue à l’étage, sous la charpente. 

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    La double fresque « Tsunami », conçue d’abord pour être présentée en rond, à 360°, se présente ici, où elle est dévoilée pour la première fois dans son ensemble, en une longue courbe sous les voûtes anciennes. En entrant, on découvre d’abord, côte à côte, quinze xylogravures de 110 x 110 cm chacune, un gigantesque chaos, des scènes de destruction où reviennent certains motifs : des cabanes en bois, des pylones et des fils électriques arrachés, des arbres… Au verso de cette courbe se déploie une magnifique estampe sur papier laurier, longue de dix-sept mètres et de 120 cm de haut .

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    15 xylogravures; 110 x 110 cm, 2008-2013 © Nathalie van de Walle

    Depuis toujours fascinée par les structures (murs, villes, chantiers, échafaudages...), Nathalie van de Walle déconstruit, reconstruit, réinvente sans cesse, explore des techniques variées, comme on a pu le voir dans ses expositions depuis 1980, en Belgique et en France. « Tsunami », œuvre monumentale, coupe le souffle par l’intensité avec laquelle elle montre le monde dans ses dévastations : en Indonésie, mais aussi ailleurs, là où la terre a tremblé, où un train a déraillé (Buizingen), où des tours se sont écroulées (11 septembre)…  

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    Détail d'une xylogravure © Nathalie van de Walle

    En découvrant les xylogravures, en déchiffrant leurs motifs, ici les roues d’une voiture retournée, là les bras d’un arbre mutilé, exploration sans fin des débris, on plonge dans la tragédie, les heures sombres. Tout cela semble figé dans lhorreur, mais le temps continue à se mouvoir dans lespace. Spectateur, témoin, impossible d’être impassible. Impression de ne plus respirer, besoin de reprendre son souffle dans les clartés du ciel avant d’explorer plus avant le chaos sur terre. 

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    Estampe, 17 x 1,20 m, 2013 © Nathalie van de Walle

    Quel contraste quand on passe de l’autre côté ! Le dessin est le même, pas la technique : place au noir et blanc de l’estampe, à l’œuvre en continu, d’une force incroyable, lisse, surprenante. Ce sont les mêmes scènes de chaos sur terre, cette fois interprétées par la ligne, le trait, la pureté du dessin – « épure de la tragédie » (Chris Vander Stappen) Des deux côtés, la main de l’artiste a beaucoup œuvré, mais les gestes ont été très différents et pour le regard, l’expérience est tout autre aussi en allant du papier au bois, du bois au papier.  

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    Estampe (détail) © Nathalie van de Walle

    Autour du « Tsunami », Nathalie van de Walle expose aussi des œuvres de 2004, « paysages nuits », « paysages d’aubes » (eau-forte, collage, acrylique) d’une grande douceur. Le ciel et la terre, la ligne qui les relie, c’est leur fil conducteur. Regardez, par exemple, « Brume et paysages ». C’est comme si la paix répondait à la guerre.  

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    Brume et paysages, 2004  © Nathalie van de Walle

     

    Espace André Mohimont, Gembloux Agro-Bio Tech., avenue de la Faculté d’Agronomie, n° 5 à 5030 Gembloux (en semaine sur rendez-vous, le samedi 29 mars de 14h à 18h). Mise à jour 25/3/2014.

  • Premier baiser

    hardy,thomas,les yeux bleus,roman,littérature anglaise,campagne,amour,culture« – Chère Elfie, je voudrais que nous soyons mariés. Je sais que j’ai tort de le dire avant que vous ne me connaissiez mieux ; pour autant, je le voudrais quand même. M’aimez-vous beaucoup, beaucoup ?
    – Non », fit-elle, troublée.
    A cette dénégation catégorique, Stephen détourna résolument la tête et garda un silence de mauvais augure ; manifestement, il ne s’intéressait plus sur terre qu’aux bandes d’oiseaux de mer qui décrivaient des cercles, au loin.
    « Je ne voulais pas vous interrompre complètement », balbutia-t-elle avec quelque inquiétude ; comme il restait toujours silencieux, elle ajouta avec une plus grande anxiété : « Si vous renouvelez votre question, peut-être que je ne serais plus tout à fait… aussi obstinée… si… s’il ne vous plaît pas que je le sois. »
    – Oh ! mon Elfride ! » s’exclama-t-il, et il l’embrassa.
    C’était le premier baiser d’Elfride. »

    Thomas Hardy, Les yeux bleus

  • La fille du pasteur

    Les yeux bleus de Thomas Hardy (1840-1928), son troisième roman publié en 1873, repris ensuite « en version expurgée », n’a été réédité dans son intégralité qu’en 1997. Traduit par Georges Goldfayn, A Pair of Blue Eyes abonde en citations littéraires, à commencer par les titres de ses chapitres. L’épigraphe, tirée du Hamlet de Shakespeare, se rapporte à son héroïne, la fille unique d’un pasteur :

    « Une violette dans la prime saison de la nature.
    Précoce et fugitive, au parfum suave mais éphémère ;
    Le simple plaisir d’un instant,
    Pas plus. »
     

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    Elfride Swancourt, « jeune fille aux émotions à fleur de peau », a vécu jusqu’à vingt ans dans la seule compagnie de son père. Ses yeux bleus « comme les lointains en automne » la résument, écrit Hardy, et compensent son inexpérience en société. L’arrivée d’un inconnu au presbytère d’Endelstow un soir d’hiver, l’assistant d’un architecte contacté en vue des restaurations nécessaires à l’église paroissiale, est pour elle un véritable événement. D’autant plus qu’une crise de goutte oblige son père à garder le lit, à elle d’accueillir leur hôte.

    Stephen Smith, à sa grande surprise, est à peu près de son âge et n’a rien d’intimidant, quoiquil vienne de Londres. Pendant son séjour, il fait bonne impression sur le pasteur, bien que ses manières déroutent un peu les Swancourt. Le jeune homme reste très secret sur sa famille, il ne sait pas monter à cheval, mais peu à peu, Elfride le laisse lui faire la cour, avec prudence, pour ménager sa réputation.

    Les jeunes gens se sont quasi engagés l’un envers l’autre, en secret, quand l’occasion se présente pour Stephen Smith d’aller travailler un an en Inde, à Bombay, et de s’y enrichir assez pour oser demander officiellement la main d’Elfride. De son côté, le pasteur Swancourt se remarie avec une riche veuve voisine, ce qui améliore considérablement leur situation sociale et financière. 

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    Sa belle-mère s’efforce de faire connaître davantage le monde à Elfride, y compris à Londres. Les regards qu’elle attire vont la tuer, plaisante la causeuse, « comme un diamant tue une opale, s’ils sont montés ensemble ». Quand elles croisent Lord Luxullian, le châtelain d’Endelstow (le seul homme qu’Elfride, que ses deux fillettes adorent, trouve « plus beau que papa »), celui-ci la félicite pour le roman médiéval que sa belle-mère l’a aidée à faire publier, déplorant la lourde critique du Present.

    Plus surprenante, la rencontre avec un parent éloigné de Mme Swancourt, Henry Knight, l’ami dont Stephen Smith a souvent parlé à Elfride, celui qui lui a enseigné le latin par correspondance. Le voilà invité à Endelstow. Or c’est lui qui a signé l’article sévère sur le roman de la jeune femme. Pour sa belle-mère, un livre « assez bon pour être jugé mauvais », c’était déjà quelque chose, « il n’y a rien de pire que de ne pas même mériter d’être attaqué. » Piquée au vif, Elfride avait répondu au critique pour se défendre. La voilà très embarrassée quand Knight, répondant à l’invitation, annonce sa venue chez les Swancourt.

    Stephen Smith écrit régulièrement à sa « petite femme ». Avant de partir en Inde, il a parlé de ses amours à son ami, mais sans nommer Elfride.  C’est donc sans le savoir qu’Henry Knight va tomber lui aussi amoureux de la demoiselle. Les yeux bleus, véritable mélodrame, témoigne de la vie dans les campagnes anglaises à la fin du dix-neuvième siècle et surtout de la piètre condition des femmes, coincées entre réputation, préjugés et sentiments. La naïve Elfride est peu armée pour mener sa barque, et l’on craint pour elle. 

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    Emma Gifford (1840-1912)

    Romancier à succès de son vivant, Thomas Hardy a longtemps été relégué au second plan et considéré comme un écrivain régionaliste, « annaliste du monde rural ». Tous ses romans se déroulent dans le sud-ouest de l’Angleterre, région qu’il appelle le « Wessex ». Sa remise en question des conventions sociales et morales victoriennes a souvent gêné ; même dans Tess d’Uberville, son chef-d’œuvre, on jugeait trop libre et brutale sa manière de parler du mariage et de la sexualité. 

    Les yeux bleus, un roman « en partie autobiographique » ? Avant d’opter pour la littérature, Hardy, fils d’un artisan maçon, comme Stephen Smith, le premier amoureux d’Elfride, était entré dans un cabinet d'architecte spécialisé dans la restauration des églises de campagne : « C’est en dessinant les plans de l’église de St. Juliot, en Cornouailles, que Thomas Hardy devait rencontrer sa première femme, Emma. » (Encyclopedia Universalis). Avait-elle aussi des yeux bleus ?