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virginie

  • Des signes

    « J’étais seule, debout, et le monde oscillait. Je suis une fugitive, je vagabonde, et dans ce lieu où je séjourne, je cherche des signes. »

    Annie Dillard, Pèlerinage à Tinker Creek

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    P.S. La Libre Blogs propose un lien vers Wikio. A titre d’expérience, je viens de l’activer pour quelque temps. J’espère observer ainsi, d’une part, si cet outil permet de toucher de nouveaux lecteurs et, d’autre part, si cela y améliore le signalement du blog, souvent fantaisiste comme plusieurs d’entre vous l’ont déjà remarqué.

     

    Tania

  • Dillard à la rivière

    Depuis que Pèlerinage à Tinker Creek (Prix Pulitzer, 1975) m’a été recommandé, j’en ai lu partout confirmation. Sortir de cette lecture n’est pas facile. Annie Dillard à la rivière nous emporte dans un tel flot d’observations, de pensées, d’éblouissements, que cette année passée au cœur des montagnes, au sortir d’une pneumonie, à trente ans à peine, semble une vie entière à contempler le monde, à interroger la vie.

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    En consacrant sa thèse à Walden ou La vie dans les bois de Thoreau, la romancière et essayiste américaine, aussi peintre et poète, avait déjà choisi son inspiration essentielle, la nature. Isak Dinesen avait une ferme en Afrique, Annie Dillard une maison sur une rive : « Je vis près d’une rivière qui s’appelle Tinker Creek, dans une vallée des Montagnes Bleues, en Virginie. » C’est là qu’elle approche le mystère de la création : « Les montagnes sont gigantesques, paisibles, elles vous absorbent. Il arrive que l’esprit s’exalte et s’installe au cœur d’une montagne, et la montagne le retient lové dans ses plis, sans le rejeter comme font certaines rivières. Les rivières, voilà le monde dans ce qu’il a d’excitant, le monde dans toute sa beauté ; moi, c’est là que je vis. Mais les montagnes, c’est là que j’habite. »

    Elle est avant tout regard, « tout est bon à regarder ». Reflets du ciel sur l’eau, bœufs, grenouilles, arbres, oiseaux, insectes. Annie Dillard décide d’y tenir « un journal météorologique de l’esprit » (Thoreau) : « raconter des histoires et décrire certains aspects de ce vallon du genre plutôt domestiqué, et d’explorer, toute tremblante de frayeur, certains recoins obscurs ».

    Loisir et labeur, exploration, chasse, le bonheur est à la portée de tout qui sait se consacrer à une activité : voir. « Il y a des tas de choses à voir, des cadeaux sans emballage, et des surprises gratuites. » Pour voir, écrit-elle, « il faut être amoureux, ou alors, bien informé des choses. » Aimer la lumière et l’ombre. « Observatrice sans scrupules », Annie Dillard reconnaît que c’est pour une grande part « affaire de verbalisation » ; voir, c’est aussi dire. « L’air que je respirais était comme de la lumière ; et la lumière que je voyais était comme de l’eau. J’étais la lèvre d’une fontaine que la rivière, éternellement, venait remplir ; j’étais l’éther, la feuille dans le zéphyr ; j’étais goutte de chair, j’étais plume, j’étais os. »

    Les nuits d’hiver, elle lit, elle écrit, récolte la moisson semée le reste de l’année. « Tout ce que l’été dissimule, l’hiver le révèle. » Il lui arrive souvent de songer aux Esquimaux, à leurs rites saisonniers. Neige, premières gelées. Comment se débrouillent les rats musqués, comment se nourrissent les oiseaux. Observation du temps : « Il y a dans ce monde sept ou huit catégories de phénomènes qui valent la peine qu’on en parle, et l’une d’entre elles, c’est le temps qu’il fait. »

    Dans sa maison où les araignées ont « libre accès », Annie Dillard raconte les mantes religieuses, dont elle a appris à découvrir les oothèques (fourreaux ou capsules sécrétées par la femelle au moment de la ponte et contenant les œufs). Elle veut aussi explorer le temps, tendre un filet et capter le « maintenant ». Le passage d’une saison à l’autre n’a qu’un rapport lointain avec le calendrier. Le présent est un éclair, « l’attrape qui pourra ». « Vivre, c’est bouger ; le temps est une rivière vivante soumise à des lumières changeantes. »

    Sous un sycomore, Dillard interroge la conscience de soi, cite des mystiques, médite sur la moyenne de 1356 créatures vivantes découvertes dans la couche superficielle du sol forestier. « Les arbres agitent les souvenirs ; l’eau vive les guérit. » Au printemps, le chant des oiseaux reste un mystère, on ne sait pas au juste pourquoi ils chantent, la revendication territoriale n’est pas une explication suffisante. « La beauté en soi est un langage pour lequel nous n’avons pas de clé ».

    Pèlerinage à Tinker Creek (traduit par Pierre Gault) est une chronique des jours, des saisons, alimentée par les souvenirs, l’expérience, la lecture. Sous un microscope, Annie Dillard s’intéresse au plancton, elle a ramené une tasse pleine d’eau de la mare aux canards. Elle voudrait « tout voir, tout comprendre » de « cette inextricable complexité du monde créé » : formes, mouvements, « texture du monde, avec ses filigranes et ses volutes ».

    On ne résume pas un tel livre. On embarque, on regarde par-dessus l’épaule d’une amoureuse de l’air, de la lumière et de l’eau. On apprend. On s’interroge. On prend conscience. On médite. La nature est pleine d’horreurs – « c’est toujours croque ou crève ». Tinker Creek est une vallée des merveilles où une femme va son chemin en regardant où elle met les pieds, en s’immobilisant tout près d’un serpent, « en vivant, en écrivant ». Un jour, elle retrouve sur un sentier un aquarium abandonné, songe à y installer un terrarium ; elle y mettrait un cadre, elle y cacherait un sou et dirait aux passants : « Regardez ! Regardez ! Voici un petit carré du monde. » Splendide.

  • Une épouse

    « Puis Willard s’en alla en emportant son large sourire étincelant et revint en compagnie d’une épouse, Vienna Daniels, née Whitcomb, une bas-bleu de New York qui avait deux ans d’université derrière elle et des déshabillés en provenance de Paris, qui savait jouer du piano et parlait des langues étrangères, qui avait les cheveux blonds et une femme de chambre blanche, des chaussures et des gants pour les différents moments de la journée, un buste en marbre de Quintilien et quatre malles pleines de livres – plus que dans tout le reste de Winsville. »

     

    Katherine Mosby, Sanctuaires ardents

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  • Vienna en Virginie

    Certains personnages de roman s’inscrivent d'emblée dans la mémoire lorsqu’un écrivain réussit à leur donner une telle présence, la première fois qu’il les nomment, qu’ils suscitent attente, curiosité, voire empathie. Katherine Mosby raconte, au début de Sanctuaires ardents (1995), que le jeune Addison, onze ans, avait été prévenu dès son arrivée chez son père contre Vienna Daniels : la glycine de sa maison avait fleuri deux fois l’été de son installation à Winsville en Virginie, « puis elle avait peint la grange en bleu. » Cela suffit aux gens convenables pour la juger folle, d’autant plus que sa fille Willa n’est pas une enfant modèle.

     

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    Aussi partageons-nous l’attirance du garçon pour la propriété des Daniels, où il aimerait devenir le compagnon de jeu des Daniels, Willa et son frère Elliott, et approcher leur mère extravagante. Son père, John Aimes, l’a mis en garde contre les rumeurs : « Vienna Daniels n’est pas folle ; elle est différente, c’est tout. Les gens ne le tolèrent pas. Tu ferais bien d’apprendre à considérer le contexte, au lieu de juger la personne. »

     

    Selon la tante Augusta, la sœur de leur père, que Willa et Elliott refusent d’appeler « Sœur » tout court, Vienna se néglige et livre trop ses enfants à eux-mêmes. A Willa, sa mère a fait promettre de lire un jour tous les livres de sa bibliothèque – « Ils peuvent te sauver. » Mais la fillette a d’autres plans en tête cet été-là . Pour décourager le jeune intrus qui a franchi les limites des Hauts, leur propriété, elle recueille sur une page de David Copperfield un étron produit par son frère dans le but de le catapulter sur Addison par surprise à sa prochaine apparition. Le plan échoue techniquement et psychologiquement : bombardé de terre, assailli de menaces, il reste ébloui par la beauté de la fille de « la plus riche famille du coin ».

     

    Quand Willard Daniels est revenu à Winsville en compagnie de son épouse de vingt ans, « un bas-bleu de New York », tout en elle a dérangé les autres : son prénom étranger, son érudition, ses manières du Nord, ses grands airs, son orgueil, son langage. Willard lui reproche bientôt sa franchise envers leurs invités, à quoi Vienna répond : « J’enfile des gants lorsque je quitte la maison, mais je ne mettrai pas de gant sur ma langue quand je suis chez moi. » La femme du maire qui se pique d’élégance espérait se faire une amie de cette nouvelle venue, mais le thé qu’elle donne en son honneur tourne au fiasco. Dès lors, elle aura la dent dure contre cette jeune femme qui refuse les invitations, qui passe ses soirées à lire, qui refuse de monter Ulysse, le pur-sang que lui a offert son mari, mais l’emmène en promenade avec elle.

     

    La seule qui devienne l’amie de Vienna, c’est l’institutrice de Winsville, ancienne bibliothécaire. Echanges de livres, rires, chansons, Alisha Felix et Vienna s’entendent merveilleusement. Willard trouve Alisha trop voyante avec ses vêtements colorés et trop envahissante, une « fauteuse de trouble ». Celle-ci, seule visiteuse régulière des Hauts, y gagne « une certaine notoriété » aux yeux des autres habitants. Jusqu’au jour où Willard quitte sa femme en compagnie de l’institutrice.

     

    Vienna était alors, sans le savoir, enceinte pour la deuxième fois. Sœur débarque dans la maison de famille pour venir en aide à la jeune mère abandonnée et mettre un peu d’ordre, veiller à l’éducation des sauvages petits Daniels. L’arrivée d’un botaniste, Gray Saunder, attiré par le saule pleureur de leur propriété, arbre rare dans la région, va détendre l’atmosphère et réjouir les cœurs. Vienna le prie de s’installer chez eux et le fait passer pour un cousin. Enfin un homme par qui elle se sent « acceptée » telle qu’elle est, un complice, à la hauteur de sa fantaisie – comme elle il a le goût des mots. Gray n’est pas le seul à tomber amoureux d’elle : c’est aussi le sentiment secret d’Aimes, leur plus proche voisin, et du Dr Barstow qui se montrera plus d’une fois un allié sûr de Vienna.

     

    Sanctuaires ardents n’est pas pour autant une bluette. Le récit de la vie des Daniels, parfois joyeuse, souvent douloureuse, tragique même, permet à Katherine Mosby de décrire avec un lyrisme tempéré mais sensible la beauté des éléments et de la nature, des arbres qui sont la passion de Vienna, des animaux qu’observe et soigne le petit Elliott. C’est un hommage aussi aux joies profondes de la lecture et de la musique. Les relations personnelles – l’affection entre frère et sœur, les enfants en bande, la vie domestique – y sont bien rendues, ainsi que les mesquineries, l’intolérance, la cruauté ordinaires, le racisme sudiste. Ce beau portrait de femme interroge le monde : quelle part la société laisse-t-elle à la fantaisie, à l’originalité, au refus des convenances ? « Dans l’alchimie infaillible de la métaphore et de l’imagination, parfois l’odeur de la pluie suffisait. »