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la pitié dangereuse

  • Deux sortes de pitié

    « Il y a deux sortes de pitié. L’une, molle et sentimentale, qui n’est en réalité que l’impatience du cœur de se débarrasser le plus vite de la pénible émotion qui vous étreint devant la souffrance d’autrui, qui n’est pas du tout la compassion, mais un mouvement instinctif de défense de l’âme contre la souffrance étrangère. Et l’autre, la seule qui compte, la pitié non sentimentale mais créatrice, qui sait ce qu’elle veut et est décidée à persévérer jusqu’à l’extrême limite des forces humaines. » Seul roman (par sa longueur) de Stefan Zweig, La pitié dangereuse (Ungeduld des Herzens (Impatience du cœur), 1939, traduit de l’allemand par Alzir Helia) s’ouvre sur cette réflexion qu’on retrouvera vers le milieu du texte, dans la bouche du Dr Condor. 

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    Il s’adressait alors au lieutenant Anton Hofmiller, vingt-cinq ans. Des années plus tard, l’intendant Hofmiller se raconte : « Toute l’affaire commença par une maladresse dont j’étais d’ailleurs excusable, une « gaffe », comme disent les Français. » Fils d’un fonctionnaire de « la vieille Autriche », il vit avec son escadron dans « une petite ville sur la frontière hongroise ». En mai 1914, il remarque dans une pâtisserie « une charmante jeune fille » et apprend du pharmacien qu’elle est la nièce de l’homme le plus riche de la région.

    Son compagnon lui propose de l’introduire chez ce grand propriétaire et bientôt Hofmiller reçoit une invitation à dîner. Un contretemps le retarde et quand il arrive chez les Kekesfalva, une vingtaine de personnes sont déjà à table. Mais le maître de maison se montre très aimable, lui présente sa fille Edith et l’invite à s’asseoir près d’Ilona, la « brune et pétulante nièce de l’autre jour ». Les convives sont des civils élégants, le repas délicieux et le lieutenant enchanté.

    Ilona danse avec lui depuis une heure déjà quand il prend conscience de n’avoir pas encore invité Mlle de Kekesfalva, qu’il ne voit pas dans la pièce. Quand il la trouve, il s’incline devant elle pour lui proposer une danse. « Ce qui se produit alors est affreux. » La jeune fille, choquée, est secouée de sanglots. Il n’avait pas remarqué qu’Edith est paralysée des jambes et ne se déplace qu’avec des béquilles. Epouvanté par sa maladresse, il quitte la maison précipitamment.

    Dehors, il imagine l’indignation des invités et les moqueries à venir de ses camarades. Après une nuit fiévreuse, « une pensée secourable » lui vient le matin : il fait livrer une corbeille de roses coûteuse chez Mlle de Kekesfalva. A midi, son ordonnance lui apporte un remerciement d’Edith et une invitation à prendre le thé chez eux lorsqu’il sera libre. Heureux que tout s’arrange, il se rend dès le lendemain au château. Cette après-midi-là, quand elle se lève pour aller faire ses « exercices d’assouplissement », il découvre l’affreuse manière dont elle se déplace – « Tap tap, toc toc ! encore un pas et encore un autre ».

    Son père lui parle alors du triste sort de sa fille, audacieuse et agile avant cette paralysie survenue cinq ans plus tôt. A présent, elle est devenue hypersensible. Témoin de sa souffrance, Hofmiller perd son insouciance : « j’étais sorti du cercle solide où j’avais mené jusqu’alors une vie calme et tranquille […]. Je voyais ouvert devant moi un abîme du sentiment qui m’attirait étrangement, dont j’étais tenté de mesurer la profondeur. »

    Une voix intérieure lui souffle d’en terminer avec cette affaire, une autre le pousse à retourner là-bas. Une nouvelle invitation le décide : ce soir-là, en forme, il raconte des histoires et fait rire Edith. Il ressent la gratitude de son père et s’étonne de pouvoir rendre quelqu’un si heureux. Bientôt il passe chez les Kekesfalva toutes les fins d’après-midi et le soir, souvent. Cela le change du milieu exclusivement masculin qu’il fréquente depuis l’école des cadets.

    Quand ses camarades le taquinent à ce sujet et voient le bel étui à cigarettes qu’il a reçu chez les Kekesfalva pour son anniversaire, leurs railleries le fâchent : « Ils ne pouvaient pas comprendre cette volupté subtile de la pitié qui s’était emparée de moi comme une sombre passion. » Il saute un jour, mais le lendemain, Edith lui reproche son absence et puis son mensonge pour la justifier : qu’il vienne s’il le veut, sinon qu’il ne vienne pas, mais qu’il lui dise la vérité.

    Le Dr Condor étant le seul médecin à persévérer dans l’espoir d’une amélioration, le père demande au lieutenant de s’entretenir avec lui pour mettre fin à son incertitude : sa fille peut-elle vraiment guérir ou bien agit-il par compassion ? Hofmiller fait la connaissance d’un médecin dévoué qui s’inquiète davantage pour le père que pour la fille. Or le lieutenant trouve ce père si distingué – « le premier vrai gentilhomme hongrois que j’aie rencontré », dit-il.

    Ces mots laissent le Dr Condor pantois. Il raconte au jeune homme qui est vraiment Kekesfalva, « un homme exceptionnel » mais en aucun cas un gentilhomme. Le lieutenant Hofmiller va dorénavant ménager et le père et la fille et s’empêtrer dans des promesses consolatrices mais illusoires. Le Dr Condor le lui reprochera et c’est à ce moment qu’il lui explique les deux sortes de pitié et la patience nécessaire pour venir en aide aux autres.

    Ne voulant décevoir personne, Hofmiller est pris au piège de sa pitié et son désir de s’en dégager ne cesse d’être contrarié par les circonstances. Comme l’écrivait un lecteur passionné de Zweig, « ne s’agit-il pas de la lâcheté qui se déguise en pitié ? » Hofmiller cherche sans cesse l’assentiment des autres, craint avant tout de déplaire, et ses accès de lucidité ne sont pas assez forts pour mettre un terme à une situation fausse. Où le conduira son destin ? C’est ce que raconte la suite de La pitié dangereuse, qu’on imagine dramatique, quelle que soit l’issue.

    Dans un article intéressant (qui la dévoile), Gilbert Ravy estime que « La pitié dangereuse n’est pas qu’un roman d’analyse psychologique. C’est une œuvre de dénonciation dans laquelle Stefan Zweig veut démasquer la plus grande menace qui pèse sur l’homme dans le monde moderne : son incapacité à trouver en lui la force des choix autonomes. Il n’y a pas à cette époque, aux yeux de Zweig, de plus haute valeur que la lutte pour préserver ce qui, précisément, fait défaut au personnage de son roman : la liberté intérieure. » (G. Ravy, La Pitié dangereuse ou la démystification du héros, Austriaca, 1992)