« Bêta ! Cela aussi, je le comprenais à présent, je savais pourquoi ce mot était venu sur ses lèvres au milieu de cette frénésie du sentiment, tandis qu’elle tendait vers la mienne son étroite et maigre poitrine. Bêta ! oui, elle avait raison de m’appeler ainsi ! Tous ceux qui l’entouraient devaient savoir depuis longtemps. Tous avaient deviné son amour, sa passion, avec effroi, peut-être, et probablement avec un mauvais pressentiment. Moi seul, victime absurde de ma pitié, qui jouais le bon, le dévoué camarade, qui plaisantais sans arrêt, je ne m’étais douté de rien ! Dans une mauvaise comédie le héros reste prisonnier jusqu’à la fin d’une intrigue qu’ont devinée dès le début tous les spectateurs. J’étais dans ce cas-là. A présent – trop tard, hélas ! – une infinité de détails de ces dernières semaines me devenaient clairs. A présent je savais pourquoi elle se mettait en colère quand je l’appelais « enfant », elle qui ne voulait pas être considérée par moi comme une enfant, mais désirée comme une femme. »
Stefan Zweig, La pitié dangereuse
Commentaires
C’est un peu préoccupant et/ ou effrayant de penser que les autres
voient, perçoivent des choses que nous ignorons ou faisons comme si elles n’existaient pas.
Tout est si complexe dans les relations humaines…
Il nous est impossible de nous percevoir par le regard d'autrui et si cela nous laisse libres d'être nous-mêmes, cela peut aussi engendrer des malentendus ou, pire, de l'aveuglement, comme ici.
Bonne journée, Colo.
Ce genre de malentendu arrive hélas très souvent. Nous en voyons pas ce qui est sous nos yeux et pourtant nous concerne, alors que l'entourage l'a vu bien avant nous ! Un bel extrait qui nous fait réfléchir...
Merci de le prolonger, Manou.