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Culture - Page 683

  • D'une maison à l'autre

    Three junes - Jours de juin (2002), le premier roman de Julia Glass, s’ouvre dans la collection Points sous une belle couverture de plumes colorées, allusion à Felicity, l'attachant perroquet femelle confié à Fenno McLeod, le protagoniste des trois temps de l’intrigue, d’une maison à l’autre, dans la dernière décennie du vingtième siècle. Un bon livre pour commencer l’été.

    C’est à Tealing, la maison des McLeod, que Paul a réalisé le rêve de sa femme : une grande demeure campagnarde, des fils, un élevage de collies, la première passion de Maureen. L’aîné, Fenno, et les deux jumeaux, Dennis et David, s’y retrouvent pour accompagner leur mère qu’un cancer va emporter. Fenno a quitté l’Ecosse et ouvert une librairie à Manhattan. Paul se sent mal à l’aise quand il voit revenir son fils homosexuel en compagnie de Mal, amaigri par le sida.

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    Juin 1989. Peu après la mort de sa femme, Paul s’est décidé à découvrir la Grèce, ses îles. Parmi ses compagnons de voyage, une jeune femme, Fern, retient son attention. Il aime la regarder dessiner, converser avec elle. A propos de Paris où elle séjourne grâce à une bourse, elle se montre moins enthousiaste qu’il ne l’imaginait à son âge : « Ce que je veux dire, c’est que les gens traînent leur vieille existence partout où ils vont. Il n’existe pas d’endroit assez parfait pour vous en débarrasser. » Paul aimerait errer d’île en île, et pourquoi pas, s’y trouver « une petite maison sur une colline surplombant des terrasses plantées d’oliviers et la mer Egée ».

    Juin 1995. Les McLeod reviennent à Tealing pour les funérailles de leur père. Dennis, excellent cuisinier, et son impeccable épouse française ont trois filles. David, qui a hérité de sa mère la passion des animaux, s’est marié avec Lillian qui l’aide à la clinique vétérinaire, mais ils n’arrivent pas à avoir d’enfant. En préparant la réception des funérailles, Fenno les observe et se sent, comme toujours, différent, coupé de certaines choses, même si d’autres lui ont été données. La chance de vivre de sa passion pour les livres, grâce à sa librairie spécialisée dans les ouvrages sur les oiseaux ; l’amitié de Mal – le personnage le plus fascinant du roman, Malachy Burns, l’impitoyable critique musical du New York Times, occupe dans l’immeuble en face un intérieur merveilleusement raffiné ; la compagnie de Felicity, l’incroyable cantatrice aux plumes rouges et mauves que Mal, trop malade, ne peut garder chez lui. Plus compliqués sont les rapports de Fenno avec Tony, un photographe qu’il a rencontré devant une minuscule maison blanche inattendue dans New York, et qui passe sa vie à garder le domicile des autres en leur absence. A Tealing, Fenno l’expatrié est l’objet de toutes les attentions et découvre qu’on attend de lui bien plus que son avis sur le sort à réserver aux cendres de son père. A New York, Mal aussi a besoin de lui.

    Juin 1999. Tony habite une maison près de la mer à Amagansett avec une amie, Fern. La jeune peintre des îles grecques est maintenant graphiste et travaille à des maquettes de livres. Son mari est mort, elle est enceinte d’un autre homme qui n’est pas encore au courant. « Souvent, elle se représente attachée à plusieurs laisses très longues, chacune tenue par un membre de sa famille éparpillée. Elle ressent des tiraillements et des secousses, et n’éprouve jamais un sentiment de totale liberté. » L’arrivée de Fenno et de son frère Dennis à Amagansett va éclairer les relations entre eux tous et faire naître de nouvelles complicités.

    J’ai aimé l’atmosphère de Jours de juin, avec ses personnages entre souvenirs et désirs, entre ici et là, curieux des autres, affectueux avec leurs bêtes, et qui avancent parce que « L’ennui, c’est que si vous vous persuadez que le passé est plus glorieux ou plus digne d’intérêt que l’avenir, vous perdez toute imagination. »

  • Marchand de tableaux

    Le Portrait d’Ambroise Vollard par Renoir (1908) orne la couverture des Souvenirs d’un marchand de tableaux (1937), une somme d’anecdotes qui permet de revivre une époque où l’art était plus qu’aujourd’hui à la portée des amateurs. Si Cézanne et Renoir sont les peintres qu’il a le mieux connus, il en passe beaucoup d’autres dans ces mémoires, que termine un volumineux index.

    Vollard commence par son enfance à l’Ile de la Réunion. Surpris de voir sa tante s’inspirer de fleurs artificielles pour ses aquarelles, alors que celles du jardin sont bien plus belles, il s’en souviendra en apprenant que « les plus somptueux bouquets de Cézanne avaient été peints d’après des fleurs en papier. » Collectionneur précoce, il ramasse des galets, puis des fragments de porcelaine bleue, amoureux déjà des couleurs et de la lumière : « C’est, au coucher du soleil, un brouillard bleu tombant des hauteurs, ouate impalpable qui, en quelques instants, répand l’ombre, une ombre comme faite de ces gris argentés qui enchantent dans les toiles de Whistler. »

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    Etudiant en droit, Vollard préfère à l’étude les flâneries sur les quais, à observer dessins et gravures dans les vitrines parisiennes. Premiers achats. « 1890 ! Quelle époque bénie pour les collectionneurs ! Partout des chefs-d’œuvre et autant dire pour rien. » Attentif aux prix, il les voit grimper en passant d’une main à l’autre et comprend très vite comment faire pour enrichir ses collections et commercer, tandis que le sympathique Père Tanguy, marchand de couleurs, fait crédit aux jeunes peintres.

    Dans la galerie où il s’initie au métier de marchand de tableaux, Vollard constate la défiance du patron envers les peintures nouvelles qu’il lui conseille d’acquérir et se décide à le quitter. « Ecoutez, mon cher Vollard, nous nous quittons bons amis, n’est-ce pas ? Quand vous parlerez d’impressionnisme, je compte sur votre loyauté pour dire que je déteste ça. – Non seulement je prends l’engagement de le dire, mais, si l’occasion se présente, je l’écrirai. Je tiens ma parole. »

    A Montmartre en ces années-là, Vollard fréquente Bonnard, Lautrec, Degas et Renoir si dissemblables. En affaires, il apprend vite ce qu’il convient de dire ou de taire, comment faire monter les prix pour susciter l’intérêt de l’acheteur, comment recueillir l’information qui permet de s’emparer le premier d’œuvres possédées par des gens qui n’ont aucune idée de leur valeur. Ce qui rend ses souvenirs très vivants, ce sont toutes les conversations que le marchand rapporte : bêtises des uns, astuces des autres, propos d’artistes surtout. Renoir : « Avec toutes leurs sacrées histoires de peinture nouvelle, j’aurai mis quarante ans à découvrir que la reine des couleurs, c’est le noir ! » Manet : « Un peintre peut tout dire avec des fruits ou des fleurs, ou des nuages seulement. » - « Je voudrais être comme le saint François de la nature morte ! »

    Vollard rend un bel hommage à Mary Cassatt, la plus discrète des impressionnistes, qui se dépensait sans compter pour le succès de ses camarades sans se soucier de sa propre peinture. Il nous décrit le convoi funèbre de cette artiste généreuse, suivi par le village entier de Mesnil-Beaufrêne, dans l’Oise, en 1926. On jeta des œillets et des roses sur sa tombe – qu’en aurait pensé Degas qui se montrait intransigeant à propos des fleurs qu’il ne supportait qu’au jardin, capable de quitter une table où on l’avait invité s’il s’y trouvait un bouquet ? Odilon Redon, au contraire, avait toujours des fleurs dans son atelier, malgré le dénuement. Il raconte à Vollard une visite chez un ami peintre à la Ruche : « Sur une table, il y avait des tulipes et un livre dont la reliure fatiguée témoignait qu’on le lisait souvent. Je me suis dit : « Voilà qui sonne bien ! » »

    Posant pour Cézanne, le collectionneur-marchand s’endort et s’écroule de la plate-forme préparée par le peintre : « Malheureux ! Vous avez dérangé la pose ! On doit poser comme une pomme. Est-ce que ça remue, une pomme ? » Dans l’atelier de Rodin, à qui Vollard apporte une statuette de Maillol, Bourdelle est là, poussant de réguliers « Rodein ! Le grand Rodein ! » Voyant Rodin donner forme à une boule de glaise, quelqu’un lui demande : « Illustre ami, où puisez-vous toute cette vie qui palpite dans les moindres fragments de votre œuvre ? – Dans la vie elle-même… Je fais de la vie avec la vie ! »

  • Des photos au musée

    L’extension récente du Musée de la Photographie à Charleroi était un bon prétexte pour enfin découvrir ses collections. Cela vaut le déplacement. Au carrefour d’une avenue fort passante, derrière un bosquet de bouleaux, seules les briques rouges de la façade ancienne apparaissent dans une pluie d’orage, et une grande photo sur un pignon latéral.

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    Première exposition, « l’abécédaire » noir et blanc d’Hugues de Wurstemberger : « De marques en mesures, de voyages en absences est venu le désir d’en faire un recueil, sorte d’abécédaire : l’arbre, le chat, le soleil et la mouche », peut-on lire près d’une photo de Pauline et Brigitte. Des instantanés évoquent la vie tranquille : deux pieds qui vont se poser sur l’eau, une racine sur une dalle abandonnée dans l’herbe, des chiens au bout de leur chaîne, des enfants, leur grand-mère. Moins familières, ses images ramenées d’Afrique, notamment du Sahara occidental. Sur la photo de quatre pilotes marocains capturés (dixit la légende), on les voit en train d’écrire à leur famille. Fragments de têtes, bras, mains, cigarettes, briquets, et les feuilles de papier noircies d’écritures diverses. Nous sommes en vie, écrivent-ils peut-être (c’est ce à quoi j’ai pensé).

    Par la galerie du cloître, qui a perdu son carrelage mais gardé les boiseries de sa voûte et, près d’une fenêtre, de beaux éviers creusés dans la pierre noire, on arrive aux collections du XIXe siècle. Les vitrines conservent de vieux appareils et instruments, des albums, des portraits richement encadrés, un livre de Darwin, L’expression des émotions chez l’homme et les animaux (1877), illustré de visages aux mimiques variées. Plus loin, un magnifique visage de fillette au regard plein de défi : The Anniversary, de Julia Margaret Cameron ; des portraits de jeunes femmes silencieuses en longues robes, d’allure préraphaélite, qui font penser aussi aux toiles de Fernand Khnopff, comme les Etudes de jeunes filles de Gustave Marissiaux.

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    Une porte ouvre sur la nouvelle aile du musée, où les baies vitrées révèlent l’architecture contemporaine. Cap sur les XXe et XXIe siècles. Après la palette de gris qu’on appelle le noir et blanc, le monde retrouve ses couleurs. Un ballet de nuages au-dessus d’une route dans l’Arizona, de Stephen Share. Au centre d’un magnifique halo obscur, Lisa Kereszi a saisi une danseuse en rouge sur une scène : elle bouge dans la lumière du projecteur, et son ombre immense sur le mur du fond. Une grande vue de Séoul par Stéphane Couturier est rythmée par les perpendiculaires de grandes poutres métalliques. Une Haie de Manfred Jade nous fait plonger dans le feuillage, un rectangle saturé de verdure. Passer d’un univers à l’autre, sans transition, désarçonne un peu.

    A-t-on suivi ou perdu le sens du parcours ? Voici la section des photographes les plus connus et des moments historiques : visages du Ché, Mort de Martin Luther King, Mai 68, Prague, la jeune fille à la fleur face aux fusils manifestant contre la guerre au Vietnam (Marc Riboud), des portraits saisissants de Diane Arbus. Somptueuse neige de pétales sur une jeune fille et sur le sol sous un cerisier japonais, par Edouard Boubat. Que donnerait cette scène en couleurs - au lieu de tout ce blanc, du rose ? Pourquoi la perception en noir et blanc diffère-t-elle à ce point de la vision en couleurs ? Pourquoi les photographes contemporains se passent-ils encore souvent de ces dernières ? Est-ce pour les effets de lumière, les contrastes, ou pour effectuer leurs propres tirages ?

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    Plein de questions passionnantes accompagnent cette première visite au Musée de la Photographie où l’on se promet de retourner, pour mieux voir. Avant la sortie, encore un coup d’œil à l’exposition de Dave Anderson, Rough beauty, avec un puissant portrait de Ray Wilson. Sur les murs, des maximes : « Rester ici et faire avec », « Le monde n’a pas été fait pour nous devoir quelque chose. Il a été fait pour qu’on y fasse quelque chose. » J’ai souri à la rencontre d’un chat noir et d’un chat blanc.

  • Ailleurs

    Belge de langue néerlandaise, Lieve Joris propose dans La chanteuse de Zanzibar (1995) des récits rédigés entre 1988 et 1991. Ecrivaine et journaliste, elle relate huit rencontres, attentive aux personnes, aux lieux, aux ambiances, et bien sûr aux préoccupations de ses interlocuteurs. En Tanzanie, Aziza, la chanteuse éponyme avec qui elle se rend à une soirée sur l’île de Zanzibar, lui montre un peu sa vie et celle de ses amies, entre maris et rivales. Au Zaïre, des Polonais l’accompagnent à Kokolo, auprès du Père Gérard qui a décidé de célébrer « Noël en forêt vierge ». Au Sénégal, on lui arrange une entrevue avec le roi Diola. Tout le monde attend la pluie à Oussouye, c’est le moment des sacrifices rituels. Ailleurs encore en Afrique, ce sera la pesante atmosphère d’une maison de sœurs chez qui elle a trouvé une chambre.

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    « Avec V.S. Naipaul à Trinitad » est le plus long récit du recueil. Cette fois, Lieve Joris s’exprime davantage sur les raisons de sa présence : interviewer l’écrivain indien dans son île natale. Elle fait connaissance avec ses proches, en attendant son arrivée, et retrouve partout les personnages de ses premiers romans. « Kamla, la sœur aînée de Naipaul chez qui il loge le plus souvent lorsqu’il est à Trinidad, passe me prendre pour une petite excursion dans l’île. C’est un dimanche radieux, j’ai été réveillée par les chants d’église et maintenant, des femmes passent coiffées de superbes chapeaux, et des fillettes en robes blanches, des nœuds rouges dans les cheveux. »

    Quand elle le rencontre enfin, l’homme paraît énigmatique, facilement contrarié, mais tout de même bienveillant à son égard. « On revient de temps à autre en espérant voir du nouveau », dit-il pour expliquer son séjour. A propos des origines de sa vocation littéraire, il cite un trait de famille : « Observation aiguë – nous avons hérité cela de notre père. Quand je rencontre des gens, je vois aussitôt leurs travers : bassesse, grossièreté, vanité, toujours les défauts d’abord. » Elle l’interroge sur ses études de littérature anglaise à Oxford, sur sa vie en Angleterre. Un jour où il y a du monde chez sa sœur, un repas de famille animé, Naipaul interpelle Lieve Joris : « Tu n’entends pas ? Fais bien attention. – Quoi donc ? – Tout le monde parle, personne n’écoute. » Il a raison. « Moi, je suis un auditeur, dit-il, et toi, qu’est-ce que tu es ? » De promenade en soirée, une connivence s’installe.

    Ensuite nous voilà au Caire, avec Naguib Mahfouz., dont les journées sont parfaitement réglées, de sorte que chacune sait où le croiser selon le jour et l’heure. « Le Caire est à Mahfouz ce que Paris fut à Zola, Londres à Dickens. Comme d’autres ont parcouru le monde, lui a sillonné sa ville ; il a nommé ses rues, décrit ses habitants jusque dans les moindres détails. » Le Prix Nobel de littérature changea sa vie en 1988 : sollicitations continuelles, quasi plus de temps pour écrire. « Un serviteur de Monsieur Nobel, voilà comment lui se perçoit. » Le vendredi après-midi, tout le monde sait le trouver au casino Kasr el-Nil. Journalistes, jeunes écrivains, ingénieurs « le tiennent informé de ce qui se passe dans sa ville ». On discute, on se chamaille, on rit. « Au bout de la table, Mahfouz, absent, sourit. »

    Derniers récits : à nouveau au Caire, deux ans plus tard, Joris rencontre l’acteur Abdelaziz, désenchanté par la mainmise des Arabes du Golfe sur le cinéma égyptien, qui l’invite dans sa maison d’Al-Fayoum, sur une colline près du lac, où il s’échappe quand il étouffe en ville. Puis c’est le tour de Joseph, un journaliste libanais, qui vit désormais dans « une ville arabe tapie au sein même de Paris, avec des cafés et des restaurants où il rencontrait des amis, comme autrefois à Beyrouth. »

    Entre reportages et récits de voyage, les textes de La chanteuse de Zanzibar révèlent une personnalité tournée vers les autres, vers l’ailleurs. Avec Naipaul à Trinidad ou Mahfouz au Caire, Lieve Joris prend le temps de cadrer son sujet, laisse des temps morts donner un peu d’air au récit, et du coup le lecteur y respire mieux, comme s’il passait du statut de spectateur à celui de l’invité.

  • La montagne et le ciel

    « L’autobus repart difficilement dans la montée, sort de la ville par les anciens quartiers : larges rues de terre battue, maisons faites de très gros rondins qui, parce que le soleil brille déjà depuis cinq heures, diffusent une délicieuse odeur de bois. Derrière les doubles vitrages, devant les rideaux blancs ouvragés, géraniums, misères mauves, cactus fleuris et dahlias jaunes en vases, posent de délicates couleurs dans ces cadres de fenêtres ouvragées et surmontées de véritables dentelles de bois. » C’est un dimanche, à Irkoutsk. Marc de Gouvenain vient de quitter Moscou, où rien ne lui a plu, à cet ancien « beatnik des champs » que les villes ennuient.

    Parmi ses dessins qui illustrent Un printemps en Sibérie, récit de son voyage en 1990, des fenêtres, des isbas, des paysages. Pour aller à la rencontre des Sibériens, du peuple bouriate surtout, en plus du russe, Gouvenain a pris soin d’apprendre quelques mots de leur langue, la seule langue mongole de Sibérie. Vu le peu de cartes disponibles, il s’attache à repérer les noms de lieux, baptise lui-même les endroits qui pourraient servir de balises pour des randonneurs aventureux.

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    Fièvre des débuts. « L’inconnu m’attend, sans risques sinon la déception peu probable. Tout alors est source de plaisir : je vais survoler la taïga, je vais m’approcher de la Mongolie, je vais, je le veux, parcourir la région à cheval, je reviendrai chargé de l’or de mes histoires. » Tout change quand, bringuebalé dans un camion sur une piste de terre noire quasiment liquide, il faut à tout moment en sortir pour le désembourber à l’aide de troncs d’arbres. Au bout de la route, une petite cabane en bois, beaucoup de fatigue et le vague-à-l’âme en pensant à ceux qu’il a laissés derrière lui en France, au temps qui passe et qui éloigne.

    « Réveil avec le chant du coucou, oiseau sibérien par excellence » : le voyage continue à pied, l’œil aux aguets pour les relevés topographiques. Forêts de mélèzes, de bouleaux, bruit de torrent jamais aperçu, un environnement où se perdre est un jeu d’enfant. Jusqu’à ce qu’il aperçoive des vaches, des plantes d’oignon doux, et des hommes à cheval à qui il peut indiquer la direction des bêtes égarées, ce qui est le plus sûr moyen de nouer de bonnes relations.

    Il y aura enfin Woïto-gol, un de ces « lieux parfaits du monde, de ces endroits où la nature a associé quelques ingrédients qui ont plu aux hommes qui, à leur tour, ont posé une juste touche et renforcé la force du site. » Puis la rencontre de Nikolaï, qui vient d’Orlik, et avec qui la communication est immédiate, renforcée de regards et de sourires, comme s’ils se connaissaient depuis longtemps. « Cette Sibérie, que je n’arrivais pas à cerner, à appréhender, dans laquelle je ne discernais ni odeur dominante, ni musique, qu’un moment j’avais simplifiée en un élément difficilement maniable : la forêt, et surtout sa couleur – le vert – avec l’apaisement qu’il implique mais aussi l’inutilité, la trop grande amplitude d’une couleur unique ; cette Sibérie est désormais faite de visages et de gestes, de regards et d’échanges. Woïto-gol est un lieu parfait du monde, 1675 m, douze degrés. »

    Un autre voyage commence alors, avec l’amitié. A cheval, avec Nikolaï, c’est la découverte d’une région où « Tout est immense, tout est beau. » Ce n’est pas une promenade : « Notre but, ce n’est pas un village, ce n’est pas une isba, c’est la montagne, c’est le ciel, un tracé sur la carte qui ne soit plus négligeable. » Gouvenain prend des notes, indéchiffrables pour les autres, mais nécessaires pour le livre à construire. La fin du récit est à l’avenant, « festival d’impressions » lors de chevauchées et de marches, et à la fin, dans le salon de Nikolaï à Orlik, dans la maison de Daria où la musique l’attend.

    Le récit de Marc de Gouvenain nous laisse un goût fort de terres sauvages et d’émotions humaines. Fleurs, rivières, animaux, pierres, repas, signes, croyances… On se surprend à énumérer comme le fait l’auteur en nous rappelant les huit signes du tao oriental : l’Air, la Terre, le Feu, l’Eau, la Forêt, le Vent, la Montagne et le Lac. Un printemps en Sibérie a changé notre regard sur la carte du monde, sur les confins de la Russie et de la Mongolie.