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les arpenteurs du monde

  • La mesure du monde

    C’est bien un roman, traduit de l’allemand ; c’est une histoire vraie, du moins pour les faits ; ce sont Les arpenteurs du monde de Daniel Kehlmann (2005), grand succès international. Les scientifiques connaissent depuis longtemps les noms d’Alexander von Humboldt (1769-1859) et de Carl Friedriech Gauss (1777-1855), l’un grand explorateur, l’autre « Prince des mathématiques ». Pour le grand public, Daniel Kehlmann a croisé leurs vies et construit un roman à la fois très documenté et plein d’humour, Die Vermessung der Welt (La mesure du monde), qui les montre à l’œuvre.

     

    Le récit commence en septembre 1828. Sur l’insistance d’Humboldt, chambellan du roi, Gauss quitte pour la première fois sa ville, Göttingen, pour se rendre au Congrès allemand des naturalistes à Berlin, en compagnie de son fils Eugène. « C’était étrange et injuste, dit Gauss, et une illustration parfaite du caractère lamentablement aléatoire de l’existence, que d’être né à une période donnée et d’y être rattaché, qu’on le veuille ou non. » A leur arrivée, Humboldt tente de le convaincre de ne pas bouger, un certain Daguerre cherchant à immortaliser leur rencontre, mais Gauss s’impatiente et met fin à la pose. 

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    Il y a deux Humboldt, en réalité. Retour aux origines. Sur les conseils de Goethe, leur mère devenue veuve assure aux deux frères une solide formation, pour l’un aux lettres, pour l’autre aux sciences, à raison de douze heures de travail par jour avec des spécialistes. L’aîné, Wilhelm von Humboldt, deviendra un éminent linguiste et philosophe. Alexander, le cadet, opte pour l’étude de la vie, par désir de « comprendre l’étrange obstination avec laquelle elle s’étendait sur le globe terrestre ». A une réception chez son grand frère, Alexander rencontre le professeur Lichtenberg qu’il interroge sur ses écrits en cours. Comme celui-ci travaille à un ouvrage « qui ne parlait de rien et n’avançait absolument pas », Humboldt réplique qu’écrire des romans « lui semblait la voie royale pour garder une trace de l’instant présent dans sa fugacité même. »

     

     

    Ayant décidé de voyager, après le projet avorté d’une expédition avec Bougainville, Alexander rencontre Aimé Bonpland, un botaniste qui adore les plantes tropicales. Ils décident de partir ensemble. « Sur la route vers l’Espagne, Humboldt mesura chaque colline. Il escalada chaque montagne. Il préleva des échantillons de pierres sur chaque paroi rocheuse. » A Madrid, ils obtiennent des fonds du ministre Urquijo, amant de la reine, et toute l’aide nécessaire à leur voyage d’exploration – en lui prescrivant contre l’impuissance une liste d’ingrédients tous exotiques. A Teneriffe, ils escaladent des volcans éteints et Humboldt découvre un dragonnier gigantesque. Débarquant à Trinidad, Humboldt décrit à son frère « l’air lumineux, le vent chaud, les cocotiers et les flamants roses » et ajoute « Je ne sais pas quand cette lettre arrivera, mais veille à ce qu’elle paraisse dans le journal. Le monde doit entendre parler de moi. Je me tromperais grandement si je lui étais indifférent. » 

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    Le génie de Gauss se révèle d’abord à son maître d’école, qui lui donne à additionner tous les nombres de un à cent, ce qui devrait prendre un certain temps. Gauss, huit ans, donne vite la réponse – 5050 – en observant que cent et un font cent un, nonante-neuf et deux aussi, etc., soit cinquante fois cent un. Le maître convainc son père de l’inscrire au lycée, puis le jeune homme obtient une bourse, grâce au professeur Zimmermann, conseiller à la cour du duc de Brunswick. Un voyage en ballon lui fait voir la terre d’un point de vue nouveau : des points, des lignes, « la légère courbure de l’espace ». Pour Gauss comme pour Humboldt, « La lumière, ce n’est pas la clarté, mais le savoir ! »

     

    Kehlmann nous entraîne donc à la suite de ces hommes épris de connaissance et d’exactitude. Les aventures de l’explorateur sont plus spectaculaires que les intuitions du mathématicien, mais le romancier nous les rend proches, accessibles malgré leur solitude intellectuelle, faute d’interlocuteurs à leur mesure, et l’excentricité de leur comportement. « Des faits et des nombres, (…) eux seuls pouvaient peut-être sauver l’homme » pense Humboldt en prenant de l’âge. Pour Gauss, deux fois marié, ayant charge de famille et soucis de santé, « on ne marchait plus bien, on ne voyait plus aussi bien, et on pensait si lentement. Vieillir n’avait rien de tragique. C’était ridicule. »