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Auster - Page 3

  • Un sale tour

    « Il eût été si simple d’effacer mes traces en niant l’existence du livre, ou de lui dire que je l’avais perdu quelque part, ou de prétendre qu’Adam avait promis de me l’envoyer mais ne l’avait pas fait. Le sujet m’avait pris par surprise et je n’avais pas été capable de penser assez vite pour me mettre à débiter une histoire inventée. Pire encore, j’avais dit à Gwyn qu’il y avait trois chapitres. Seul le deuxième risquait de la blesser (ainsi que quelques réflexions dans le troisième, que j’aurais facilement pu biffer) et si j’avais dit qu’Adam n’avait écrit que deux chapitres, Printemps et Automne, ça lui aurait évité de retourner à l’appartement de la 107e Rue et de revivre les événements de cet été-là. Mais elle attendait maintenant trois chapitres et, si je n’en envoyais que deux, elle m’appellerait aussitôt pour me réclamer les pages manquantes. Je photocopiai donc tout ce que je possédais – Printemps, Eté et les notes pour Automne – et expédiai le tout l’après-midi même à son adresse à Boston. C’était un sale tour que je lui jouais, mais je n’avais désormais plus le choix. Elle souhaitait lire le livre de son frère, et le seul exemplaire au monde m’appartenait. »

    Paul Auster, Invisible 

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  • NY-Paris par Auster

    En 1967, Adam Walker est en deuxième année à Columbia et aspire à devenir poète.  Lors d’une soirée, il remarque un couple : l’homme d’environ trente-cinq ans, en costume blanc froissé, la femme plus jeune, vêtue de noir, très attirante. C’est par la première rencontre avec Born et Margot que commence Invisible (2009) de Paul Auster, un roman où l’on reconnaît immédiatement son univers : New York, le hasard, la fascination de l’inconnu, le goût des mots. 

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    Edward Hopper, Excursion into philosophy

    Rudolf Born – « un beau visage carré, sans signe distinctif particulier, (…) un visage qui deviendrait invisible dans n’importe quelle foule » – aborde Adam sur un ton joueur : ils allaient partir quand ils l’ont vu seul dans son coin et ont décidé de lui remonter le moral. Born est suisse, il vit à Paris. Professeur invité pour un an, il enseigne « le désastre » : un cours sur l’Algérie et un autre sur l’Indochine – « Ne sous-estimez jamais l’importance de la guerre. La guerre est l’expression la plus pure, la plus vive de l’âme humaine. »

    Adam évoque alors Bertran de Born, le poète provençal dont parle Dante, un homonyme que l’autre connaît de nom, sans plus – premier signe d’une descente aux enfers ? Margot ne parle guère, sauf pour répondre à Born, avec un accent français très marqué. Son compagnon mène la conversation une heure durant, passe d’un sujet à l’autre avec des opinions « hardies et peu orthodoxes » dont Adam ne sait pas trop s’il faut les prendre au sérieux.

    Deux jours plus tard, dans son bar habituel, l’étudiant revoit l’homme au costume de lin qui l’invite à sa table. Margot a été fort impressionnée par lui, assure-t-il, et par sympathie, puisqu’il vient d’hériter d’une grosse somme, Rudolf Born lui propose de lancer un magazine littéraire, pas moins. Abasourdi et méfiant, Adam Walker est néanmoins tenté. Et le voilà chez Born à goûter le délicieux navarin d’agneau de Margot. Son hôte, le vin aidant, le provoque sans cesse, puis lui parle de ses origines, de la famille Walker – Adam est ébahi des renseignements récoltés sur son compte – serait-il de la CIA ?

    Margot lui téléphone quelques jours plus tard et lui propose de passer en l’absence de Born – « Il est parti et je suis libre de faire tout ce que je veux. Nous le sommes tous. Personne ne peut posséder personne. Tu comprends ça ? » Adam, que Born avait déjà poussé vers Margot, va passer cinq nuits d’affilée avec elle dans leur chambre d’amis. A son retour de Paris, Born, brusquement, se prétend trahi et la met dehors, après deux ans de vie commune. Il compte bientôt se marier à Paris.

    Cependant, le projet de magazine tient toujours, et ils se revoient. Un soir de printemps, sur Riverside Drive où ils se promènent, un jeune noir surgit de l’ombre, un revolver à la main, et leur demande de vider leurs poches. Born tente de discuter, fait mine de prendre son portefeuille, mais sort un couteau et frappe le gamin en plein ventre – le revolver n’était pas chargé. Adam voudrait l’emmener à l’hôpital, mais Born s’y oppose – pas d’ennuis. L’étudiant s’encourt pour appeler une ambulance ; quand il revient sur les lieux, il n’y trouve plus personne. Le cadavre, frappé de plusieurs coups, sera retrouvé plus tard.

    Invisible tourne autour de cette scène sordide, révélatrice. Adam Walker devrait dénoncer le tueur, mais Born l’a menacé pour l’en dissuader. Le jeune homme se sent coupable : « Cette abstention est de loin l’acte le plus répréhensible que j’aie jamais commis, le point le plus bas de ma carrière d’être humain. » Sa faiblesse morale lui répugne, il téléphone à sa sœur et lui raconte toute l’histoire. Finalement, il avertit la police, qui ouvre une enquête. Mais le professeur a quitté les Etats-Unis, un remplaçant termine son cours, il ne reviendra pas.

    Au deuxième chapitre, changement de narrateur et d’époque : l'écrivain Jim Freeman, ami d’Adam à Columbia, ne l’a plus revu depuis leurs études. En 2007, Walker lui envoie l’histoire de Born (le premier chapitre) et une lettre. Il est très malade. Avant de mourir, il aimerait que Jim vienne le voir à Oakland pour discuter de son texte – après ce chapitre, il est resté bloqué et voudrait en parler avec lui. Jim est fasciné par l’histoire, et en attendant son voyage en Californie le mois suivant, ils se mettent à correspondre.

    Un nouveau colis arrive, les remarques de Jim ont relancé Walker : son livre, « 1967 », sera divisé en saisons : Printemps, Eté, Automne… « Eté » est à la deuxième personne : « Pour toi, c’est l’été après le printemps de Born, mais pour le reste du monde, c’est l’été de la guerre des Six Jours, l’été des émeutes raciales dans plus de cent villes américaines, l’Eté de l’Amour. » Gwyn, la sœur d’Adam, remplace cet été-là son colocataire : elle va commencer un doctorat à Columbia. Walker, de son côté, partira en septembre perfectionner son français à Paris, même s’il sait que c’est la ville de Born.

    Sa sœur et lui sont très proches, et Adam se réjouit de ces deux mois à vivre ensemble avant son départ. En présence de Gwyn, le monde lui paraît « plus lumineux et plus accueillant ». Mais leur intimité réveille des souvenirs douloureux, la noyade d’un petit frère – chaque année, en juillet, ils pratiquent un rituel de mémoire à propos d’Andy – et un épisode très troublant, « la grande expérience » sexuelle qu’ils ont vécue à quatorze et quinze ans, un week-end où en l’absence de leurs parents, ils ont décidé de s’initier l’un l’autre aux gestes de l’amour. Born, Margot, Gwyn, et puis la « fiancée » de Born et sa fille, Cécile : Adam prend souvent des risques. Avec Jim Freeman (personnage qui a failli s’appeler Paul Auster), les lecteurs se demandent s'il sait vraiment où il va.

    La question du point de vue est essentielle dans ce roman patchwork entre New-York et Paris et pour la première fois dans l’œuvre de l’Américain, trois narrateurs différents se succèdent. Les coutures sont parfois fort visibles, mais l’intrigue et les manipulations en tous genres – nouvelles Liaisons dangereuses où les allusions littéraires ne manquent pas – assurent le suspense. Invisible ou le roman de « l’incertitude », comme dit l’auteur dans un entretien, a été encensé par certains, égratigné par d’autres. Lui espérait tout simplement que le roman suivant serait meilleur. (Prochain rendez-vous avec Auster : Sunset Park.)

  • Tragique et comique

    « La vie est à la fois tragique et comique, à la fois absurde et profondément chargée de sens. De façon plus ou moins consciente, j’ai essayé d’inclure ce double aspect de l’expérience dans les histoires que j’ai écrites – romans et scénarios. Il me semble que c’est la façon la plus honnête, la plus vraie, d’observer le monde, et quand je pense à certains des auteurs que j’aime le mieux – Shakespeare, Cervantès, Dickens, Kafka, Beckett –, il se trouve que ce sont tous des maîtres en l’art de combiner la lumière avec l’obscurité, l’étrange avec le familier. »

    Paul Auster, Making of (La vie intérieure de Martin Frost)

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  • Un scénario d'Auster

    Paul Auster, il y a peu l’invité unique de François Busnel dans La Grande Librairie, se tourne de plus en plus souvent vers le cinéma et la réalisation. Smoke avait suscité beaucoup d’intérêt, Lulu on the Bridge n’a pas connu le même succès. En 2008, il signe La Vie intérieure de Martin Frost, dont le scénario vient de paraître dans la collection Babel, précédé de Making of, un entretien avec Céline Curiol.

     

    L’intrigue est déjà dévoilée dans son roman Le Livre des illusions (2002), quand le narrateur découvre un film inédit d’Hector Mann, un virtuose du cinéma muet : un écrivain qui a décidé de se mettre au vert quelque temps, dans la maison d’un couple d’amis, pour « vivre la vie d’une pierre », y trouve une machine à écrire et l’inspiration. Un matin, il y a une femme près de lui à son réveil. Claire Martin, la nièce de ses amis, a comme lui reçu la clé de cette maison pour y étudier à l’aise. Elle ne le dérangera pas, elle a beaucoup à lire. Ils s’accommodent l’un de l’autre, et même davantage.

     

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    Cette histoire apparemment réaliste – la caméra s’attarde sur le décor et les objets de la maison, sur les gestes quotidiens de Martin Frost – prend une autre dimension quand Claire tombe malade. L’écrivain comprend peu à peu qu’elle n’est autre que sa muse. Il est donc condamné à la perdre en venant à bout de son récit. Mais le scénario de La Vie intérieure de Martin Frost ne s’arrête pas au dénouement proposé dans Le livre des illusions.

     

    Pourquoi être revenu sur cette histoire quelques années après ? Auster avoue avoir ressenti une certaine lassitude après Brooklyn Follies (2005), et puis le personnage de Martin Frost lui restait en tête. Sollicité par une productrice allemande pour un court-métrage « ayant pour sujet l’homme et la femme », il a décidé de revenir sur ce sujet quasi fantastique, la relation entre un écrivain et sa muse mystérieuse, malicieusement baptisée Claire. « Je suis l’homme qui a écrit l’histoire de l’homme qui a écrit l’histoire de l’homme qui a écrit l’histoire. Pourquoi prétendre autre chose ? » déclare Auster.

     

    L’imaginaire en action, voilà pour le sujet. Ce scénario se lit comme une pièce de théâtre, avec ses didascalies. « Int. jour. Une maison a la campagne » ou « Ext. jour. Les abords de la maison ». Corridor, bureau, chambre à coucher, cuisine. Idem pour les objets, dont « une machine à écrire Olympia d’une cinquantaine d’années ». Voix off du narrateur. Humour aussi.

     

    « CLAIRE (suite) – J’ai beaucoup de choses à lire.

    MARTIN (les yeux fixés au sol) – Lire est mauvais pour la santé.

    CLAIRE – Seulement les livres riches en cholestérol. Je ne lis que des trucs allégés, végétariens. 

    MARTIN – Quelle est votre spécialité ? L’histoire du navet bouilli ?

    CLAIRE – La philosophie.

    MARTIN (marmonnant) – La philosophie. (Un temps.) Consistant. Mais pas très goûteux. »

     

    Martin est le premier écrivain de Claire, envoyée jusque alors à des peintres ou des musiciens. Le peintre parisien qu’elle a quitté – « J’étais son modèle, pas sa maîtresse » – n’a pas supporté son départ et s’est pendu. Elle part toujours lorsque l’œuvre est achevée. Mais pour Martin Frost, elle est la première femme qui compte plus pour lui que lui-même. Il ne veut pas se séparer d’elle. Il lui faut déjouer le destin, quitte à sacrifier l’œuvre en cours.

     

    Lorsqu’il ouvre la porte à Fortunato, le plombier, celui-ci s’intéresse davantage à la bibliothèque qu’à la chaudière. Lui-même écrit des récits, est plein d’idées et de ressources. Il initie Martin au jeu de « tournevis-fléchettes », puis revient le voir, accompagné d’Anna. Sa nièce ? sa muse ? Fortunato est un animateur-né, comme Pozzo menant Lucky à la baguette pour divertir Vladimir et Estragon chez Beckett. Lucky reçoit l’ordre de danser, de penser, Anna est priée de chanter. « Elle a une voix ravissante. » C’est la fille de l’écrivain, la chanteuse Sophie Auster, qui joue ce rôle dans le film. Quant à Claire, il faut attendre la fin, bien sûr, pour savoir si, oui ou non, Martin réussira à la garder auprès de lui.

  • Glissements

    Siri Hustvedt, l’auteur du passionnant Tout ce que j’aimais (2003), recueille un beau succès avec son dernier roman, Elégie pour un Américain (2008). Parmi ses premières oeuvres, Les yeux bandés (1992), dédiés à Paul Auster (son mari), sont traduits de l’américain par Christine Le Bœuf, leur traductrice attitrée aux éditions Actes Sud..

    Iris Vegan, une étudiante en lettres qui prépare un doctorat à l’Université de Columbia, y raconte ses rencontres dans New York, sa vie sentimentale, ses difficultés financières. Cela pourrait être banal et ce ne l’est pas. Iris aime les expériences nouvelles, même risquées, et va jusqu’au bout de ses choix. On le découvre en quatre séquences numérotées.

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    D’abord avec Mr. Morning : sa petite annonce affichée à l’institut de philosophie demande un assistant, de préférence étudiant en littérature. Il engage Iris pour un travail très particulier, en rapport avec des objets qu’il a conservés, d’une jeune femme morte trois ans plus tôt. A chaque objet, sa boîte ; pour chaque description minutieuse, à enregistrer sur cassette, soixante dollars. La première fois, Iris rentre chez elle avec un gant plutôt sale déposé sur du papier de soie. De rendez-vous en rendez-vous, sa curiosité pour son employeur, pour la disparue, se mue en malaise. Elle l’interroge, mais ses questions l’irritent, sans autre réponse que « J’essaie de comprendre une vie et un geste. J’essaie de rassembler les fragments d’un être incompréhensible, et de me souvenir. » Alors Iris joue les détectives, ce qui n’est pas sans danger.

    Ensuite apparaît Stephen, attirant mais secret. Leur relation amoureuse est compliquée. Iris le rencontre avec un ami qu’il lui a caché, Georges, un photographe en vue. Invitée dans son loft luxueux, elle est impressionnée par ses clichés : « Toutes les photographies que je regardai évoquaient en moi un sentiment de tristesse. Elles n’avaient rien de sinistre, rien de macabre, et pourtant la juxtaposition des images suggérait un monde en déséquilibre. » Un jour où ils prennent le soleil, tous les trois, sur le toit de l’immeuble, une femme s’effondre dans la rue. Georges se précipite sur son appareil pour fixer sans état d’âme la crise d’épilepsie, le corps convulsé. Iris est choquée de son indiscrétion. Mais elle acceptera tout de même de se laisser photographier par lui, se demandant si cela déplaît à Stephen ou si, au contraire, ils ont manigancé cela ensemble. « Georges avait du goût pour l’ambiguïté, et j’avais l’impression qu’il avait créé en moi, en vue de son amusement personnel, une brume de doute. » Cette séance va bouleverser leur trio, irréversiblement.

    Iris se retrouve à l’hôpital, dans le service des grands migraineux. Malade depuis des mois, sujette à des hallucinations, elle a épuisé tous les remèdes. Entre une Mrs. M. qui cherche à dominer son monde, et la vieille Mrs. O., frêle mais étonnamment énergique dans ses crises, Iris qui n’est plus que souffrance frôle la folie.

    Dernière séquence, au séminaire convoité du Professeur Rose sur « Hegel, Marx et le roman du XIXe siècle ». Iris s’y lie d’amitié avec Ruth, qui la présente lors d’une soirée à un extravagant critique d’art du nom de Paris. A défaut d’autre déguisement, les deux amies se sont habillées en hommes, et Paris s’intéresse de près à ce qu’Iris ressent dans ses habits masculins, les cheveux dissimulés sous un chapeau. Elle le repousse. Quand Mr. Rose lui propose de traduire un roman allemand méconnu, sur la dérive d’un gentil garçon, Klaus, aux fantasmes de plus en plus cruels, Iris est troublée et par le récit et par l’attention que lui accorde le professeur. Nouvelle plongée dans l’inconnu : elle se met à errer en ville, la nuit, dans le costume du frère de Ruth jamais réclamé. Elle s’y sent autre, plus libre, plus audacieuse. Mais l’argent manque, elle mange de moins en moins, traîne dans les bars, se perd au hasard des rencontres. Se retrouvera-t-elle ?

    Dans Les yeux bandés, comme l’indique le titre, Siri Hustvedt décrit les glissements du corps et de l’esprit, les états limites, la quête de la vérité sur les autres et sur soi. « Ce qui m’intéresse depuis toujours, affirme Iris, c’est de maintenir mon équilibre, pas de le compromettre. J’ai, de nature, un tempérament difficile, sujet au vertige, prêt à basculer. » Dans une appréhension très physique du monde, un objet, un geste, une sensation suffisent à provoquer le trouble de la jeune femme et, parfois, à lui entrouvrir la porte d’un enfer.