« Et de nouveau, tout recommence : 1932, la famine, la terreur, la fuite de son pays natal.
Jusqu’en 1936, il erre en Ukraine, travaille comme journalier, comme cantonnier. Arrêté, on le force à signer des aveux affirmant qu’il voulait faire sauter la centrale électrique de la ville. Il signe sous la torture. On lui propose de travailler sur le NKVD, il refuse, s’évade, reprend sa vie de vagabond. Il est arrêté une seconde fois, cherche à se suicider après cette seconde arrestation.
– Tout est vrai dans le livre de Kravtchenko, proclame-t-il avec passion.
Le pouvoir soviétique a promis au peuple la liberté et il lui a donné le NKVD.
Il a promis le travail et il a donné l’esclavage. Là-bas, en URSS, il y a des centaines de Buchenwald et de Dachau !
Me NORDMANN (qui ne s’est pas départi d’un sourire ironique tout le long de
la déposition) : Il prend les Français pour des imbéciles.
Me Matarasso commence à poser des questions pour savoir si le témoin n’a pas eu droit à des faveurs de la part des Allemands. Sa famille n’a-t-elle pas été emmenée en même temps que lui ?
Me IZARD : Comme vous venez de l’entendre, sa famille a été anéantie par le régime soviétique !
L’AVOCAT DES LETTRES FRANCAISES : Le témoin connaît-il des cas où, en Russie, on arrête des coupables ?
LOUJNY : Je ne sais pas. Mais, des innocents, on en a arrêté beaucoup.
NORDMANN : Je voudrais demander qui lui a préparé tout ce discours.
Me IZARD (à haute voix) : Ses malheurs ! »
Nina Berberova, L'affaire Kravtchenko
