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  • Mémoires d'un fou

    Extraits des œuvres posthumes de Léon Tolstoï (1828-1910), Le réveillon du jeune tsar et trois autres contes (traduits du russe par Georges d’Ostoya et Gustave Masson) datent de 1884 à 1905. Après avoir revu le film Guerre et Paix de King Vidor (1956) à la télévision, avec Audrey Hepburn en Natacha Rostov et Henry Fonda en Pierre Bezoukhov, si émouvants, j’ai trouvé ce petit Folio de Tolstoï à la bibliothèque.

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    Les Mémoires d’un fou, le plus ancien des quatre contes (connu aussi sous le titre Le Journal d’un fou), est le récit d’un homme qui vient d’être examiné par les médecins : « ils se sont mis d’accord pour déclarer que je n’étais point atteint d’aliénation mentale ». Lui est convaincu du contraire, mais s’est efforcé de rester calme pour éviter un placement à l’asile. Il souffre d’un mal qui remonte d’après lui à l’enfance. Vers cinq, six ans, mis au lit par sa vieille nourrice Eupraxie, il avait entendu la gouvernante crier contre elle « à propos d’un sucrier » et avait eu la vision insoutenable d’un petit garçon fouetté par un homme monstrueux, qui déclencha sa première crise de sanglots irrépressibles.

    Marié depuis dix ans, il refait une crise du même genre lors d’un voyage en vue d’acheter un domaine. En route, la nuit, il sent la terreur l’envahir avec une terrible peur de mourir et la conscience d’un déplacement absurde : « Pourquoi suis-je ici ? Où vais-je ? Qui fuis-je ? » L’anxiété nocturne et la pensée de la mort le torturaient. On lira comment il finira par y échapper.

    Cette histoire, la plus forte de ce petit recueil, est inspirée par la crise existentielle que Tolstoï a lui-même vécue après avoir terminé d’écrire La Guerre et la Paix, crise qu’il a décrite en ces termes dans son Journal en septembre 1869 : « Brusquement, ma vie s’arrêta… Je n’avais plus de désirs. Je savais qu’il n’y avait rien à désirer. La vérité est que la vie est absurde. J’étais arrivé à l’abîme et je voyais que, devant moi, il n’y avait rien que la mort. Moi, homme bien portant et heureux, je sentais que je ne pouvais plus vivre »

    Ainsi meurt l’amour est le récit souvent dialogué d’un certain Ivan Vassilievitch qui pense, contre l’avis de ses amis, que ce qui arrive à l’homme ne dépend pas tant du milieu où il vit que du hasard. Il aime conter des épisodes de sa vie. Cette fois, il s’agit d’un sentiment amoureux né lors d’un bal – à une époque où il adorait les soirées – et qu’une scène observée dans la rue au petit matin, inattendue, va mettre à mal, ainsi que le cours de sa vie.

    Une âme simple (ou Alexis le pot) raconte la vie d’Aliocha, le second fils d’un paysan. On le surnommait « le pot » parce qu’un jour il était tombé et avait cassé le pot au lait qu’il portait à la femme du diacre. Quand son frère aîné part pour le régiment, à dix-neuf ans, Aliocha, toujours prêt à rendre service, devient l’homme à tout faire d’un marchand. Simple et gentil, aura-t-il droit au bonheur ? Méditation sur les responsabilités, Le réveillon du jeune tsar (au pouvoir depuis cinq semaines) est l’histoire d’une soirée que celui-ci voudrait passer librement avec sa femme, après avoir rempli ses nombreuses obligations. Y arrivera-t-il ?

    Même s’ils sont de qualité inégale et que je leur ai préféré Maître et serviteur, on reconnaît dans ces contes posthumes le questionnement tolstoïen sur le sens de la vie et son art de décrire choses et gens avec réalisme. Comme l’écrit Romain Rolland dans Vie de Tolstoï (1911), « toutes les fois qu’il est en face d’une action, d’un personnage vivant, le rêveur humanitaire disparaît, il ne reste plus que l’artiste au regard d’aigle, qui d’un coup va au cœur. Jamais il n’a perdu cette lucidité souveraine. »

    P.-S. Prendre le temps de relire La Guerre et la Paix.